« Quand je joue ou quand je compose, c’est là que mon infirmité me gène le moins. »

L. van Beethoven (1770-1827).

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Que dire, tout aux silences d’une musique ineffable, des secrets du génie? D’une rive à l’autre de ses mélodies indicibles, là où nous transportent ses harmoniques d’ombre et de lumière : «Il ne s’agit pas de comprendre, mais d’aimer» (Monet, à propos des Nymphéas)...

Aimer la musique d’une oreille aimante, comme les petites et grandes émanations de la vie, entre les clichés, les légendes, les petits arrangements.

Ne pas vouloir tout expliquer… Ainsi, la sensitivité du créateur de la neuvième symphonie éclaire mal les processus à l’oeuvre. Le mystère de sa musique nous échappe.

Quant aux racines psychologiques du génie créateur, elles plongent dans les abysses de vaines spéculations. L’analyse du génie renvoie aux fantasmes de spécialistes frustrés ou de croyants savoirs.

Car l’énigmatique d’une telle créativité vise au-delà de ce qui se conçoit, s’énonce, se saisit, se pense.

La tentation d’en parler demeure pourtant, forte. Avec le désir de travailler, d’être traverser par ses ombres de lumière et ses notes intemporelles. Tout aux silences de l’étude, de l’écoute, de l’écriture, du silence musical.

Difficile de se taire quand rien n’interdit les malentendus…. Pourquoi bouder son plaisir, dans un monde de non-sens où presque plus personne ne perdrait connaissance ?

Tout essai psychobiographique a beau être voué à l’échec, la possibilité d’une critique sensible et d’une exploration respectueuse de ses propres limites nous hante. La recherche, même naïve, d’un mot pas trop à côté, d’une note pas si fausse. A condition « surtout ne jamais trahir la vérité ! » (L.v. B)... Un paragraphe, un tant soit peu, juste. Ce serait trop beau. Entre les mots, un soupir….

Exercice périlleux : « Va vers ton risque » (R. Char) ! Un essai de critique hors les murs ? Dont acte.

Dans l’esprit de ces musiques invitant à se prendre au jeu, à se jeter à l’eau, à côtoyer les sommets, à retomber sur terre aussi. Sans être dupe, même de la duplicité. .En s’inspirant de leurs inflexions généreuses, de leurs échos, immense finesse, d’élans de tendresse en secousses mystiques.

Musiques infiniment contradictoires. Le génie de la sonate à Kreutzer, tel que l’éternité ne cesse de le transformer.

A partir de là, comment tenter d’en dire je-ne-sais-quoi d’indicible ? S’y risquer.

Ludwig van Beethoven n’en demande pas moins, en témoigne prodigieusement le vertige des derniers quatuors… Aux frontières de l’impossible ! Inouï.

Là où tout adviendrait, entre variété et répétition, martèlements et délicatesse, reprises et développements, tempi et ruptures, forte et demis soupirs…. Aux limites de la musique, de l’audible, du silence même.

Après tout, si le génie est celui qui risque de se rompre la nuque (Baudelaire), peut-être une investigation critique modeste a-t-elle droit à une entorse ?

Composer, interpréter, réinventer, d’une oreille séduite et critique, simplement…. Comme la fin de la vie : c’est de vivre, ne serait-ce qu’un instant...

Entre les cris de la petite enfance et les plaintes du vieillard…. Naissances du génie beethovenien.

Aux sons d’un rêve fugitif et prenant, riche en infantile, tout en génie poétique.

Avec, sur le chemin, des ratages éblouissants et des joies précieuses, une finesse à tous égards, malgré les ruades, les accents cabotins, les pirouettes.

D’où une ode joyeuse mêlée de crainte. L’union dithyrambique des contraires. Dionysiaque et apollinienne. Décoiffante et Furieuse. Avec des arrangements et une délicatesse extrême, tout dans les détails, sursauts violents, cassures de rythmes et mélopées d’enfance.

Avec Beethoven, et contre lui, tout contre. Dualités sonnantes. Fascination ambivalente. Amour de la musique, à double tranchant…. D’où le nombre record d’études, d’essais, de thèses, d’interprétations, d’articles. Impressionnant. Et une bibliographie titanesque, toute à la force d’un art hors du temps.

Il est vrai qu’avec Ludwig, rien ne semble manquer : une sacrée tête, des airs sur toutes les bouches, un vrai personnage, la musique d’une époque et de tous temps, les légendes avec leurs côtés insupportable, le mythe du génie absolu, les coups du destin, le mystère de l’épreuve de la surdité, l’œuvre titanesque, etc.

« Génial » ? Aux airs d’une musique qui colle aux rythmes de l’existence depuis les mélodies des rêves, mystique mais pas primaire, sacrément humaine.

Passionnantes tragédies au quotidien et projections cosmiques. Promenades multicolores et voyages du temps.

De la vie, artistique, jusqu’à l’exemplarité.

Du désir, tout en musique. Le désir fait musicalité. Une musique toute de vie, depuis ses partitions.

Une marche monumentale et intimiste, en un temps naturellement autre. L’écriture musicale d’une vie ? Une énergie foudroyante aux douceurs incroyables.

Eros se jouant de tout, jusque dans la transfiguration des hideurs du monde. Un remède décapant contre la grisaille, l’ennui, la mélancolie, la passion, la mort.

Une piste, une trace, une promesse.

Le dur désir de durer. Désir, plaisir, jouissance, et puis après… Le « pur » oxygène des sommets ? La chute n’en serait que plus belle. Au fil d’une créativité désirante, comme cette musique insensée. Tout en libido sublimée, en énergie psychique et en sensations physiques.

Une créativité de folie dont on n’aurait jamais fait le tour, jusque dans le drame de la surdité d’un musicien à l’oreille absolument absolue, toute en «rayons de soleil cerné de ténèbres » (R. Char).

Entre la fin et le commencement. Aux sources d’une mémoire souvenons-nous, d’abord sensorielle. Des impressions de toujours à « la réserve de l’incréé » (A. Green) souvent inutilisée.

Rêver avec Beethoven, cent fois oui, même contre lui, mais en musique, hors du temps, dans un espace psychique libérateur, renouvelé. Car sans son œuvre, sans la musique « la vie serait une erreur » (F. Nietzsche).

Un ciel de l’art ? Plongée musicale, à chaque audition singulière, mi-réelle mi-imaginaire, comme aux temps d’avant la naissance de toutes les histoires, jusqu’au point de se taire, là où une parole adviendrait.

Poésie des métamorphoses du vivant, à chaque partition, lecture, découverte, interprétation, inspiration, élaboration, reprise, écoute critique, investigation acoustique…

Un jeu de miroirs acoustiques, démultipliés, électriques, désirs sonores, rêves musicaux. De vibrations en vibrations. Á la mesure d’une créativité aux accents démesurément infantiles.

Ce que nous ne pourrions ni taire, ni dire, ni vraiment entendre, mais seulement jouer, ou s’approprier.

De l’enfance à l’énergie increvable. Eternels recommencements ? Même si à la fin, le cœur y ait moins.

Interrogative musicale permanente, entre de terribles pauses et un élan irrésistible. Des vocalises jamais entendues, entre duretés et caresses, gravité et allégresse, dans un inaudible d’or.

Avec une intensité qui frise parfois la folie des grandeurs, la grandiloquence, la toute puissance : « Les griffes de fer du destin ne déchirent que les flancs du faible » (LvB).

Un sens du tragique aux racines du génie poétique de l’enfance, sans éviter ses travers.

La création sonore d’un souffle unique teinté de mystique romantique, mais sans plus : « Mon domaine est dans l’air comme tourbillonnent les vents, les sons, mon âme » (L.v. B).

Une créativité océanique, où tout reste à entendre, à donner, à jouer, à prendre, à en être dépris… Á la fois engendrée et auto-engendrée, naissante et renaissante, cinétique et permanente.

Une messe païenne où la spiritualité résonne d’un humanisme aux accents antiques et aux voix renaissantes. La composition perpétuelle d’un héroïsme joyeux, humanisme sans concession ni illusion, aspirations religieuses vagues.

Le tout avec une pointe de mégalomanie, dans un style affirmé à coups de poings : « Celui qui a l’esprit d’un héros offre audacieusement ses harmonies, la harpe que le créateur a mise dans son cœur, au destin » (LvB) ! Une créativité héroïque, au sens où les mythes invitent à penser.

Comme de rêver à la musique en musique, hors du temps, de la narration, des histoires, sans se priver de mots ni d’images.

Avec cette belle fierté des petites victoires, et cette force folle qui ne passe pas, des rêves d’enfance : «L’art est fier et ne se laisse pas contraindre par des formes flatteuses » (LvB) !

L’enfance de l’art à poursuivre, à retrouver, à réaliser, avant d’en finir ? D’où une audace qui extrapole les règles académiques,et déborde toute assurance, jusqu’à l’épure, l’intranquillité, aux bords de l’évanouissement, jusqu’au silence dans le tonnerre.

Une musicalité indicible et ineffable qui annihile les convenances, à travers un sens mystérieux des décrochages et d’une cajolerie tourbillonnante, comme si çà devait toujours durer.

Le temps : sujet et matériau de cet art cohérent, caressant et âpre, orphique. La temporalité en est l’étoffe même, vivante. Á travers la puissance des changements de rythme et des trouvailles mélodiques vraiment novatrices, sans cesser d’être, dans l’émotion, dans la présence, au cœur de chacun et de tout.

Une soie acoustique forte et suave, sensuelle et noble, dressée contre la médiocrité, la décrépitude, les allégeances, le mensonge.

Des contrastes aux frontières de l’intelligible et au-delà de la durée psychologique. D’où ces arpèges interminables qui parsèment d’étoiles un ciel plein de vide, en nous-mêmes. En écho aux terreurs catastrophiques du nouveau né et aux angoisses créatrices de langage de l’infans, « celui qui ne dit encore mot », mais ressent tout.

Une montée chromatique aux bords de l’abîme, mais d’une mansuétude qui ferait tout oublier.

Au seuil d’une fécondité épuisant tous les essais antérieurs, véritable drame de l’éclat d’une « exécution » musicale, au seuil de la destructivité : « J’ai souvent été poussé au seuil du désespoir, et il s’en fallait de peu, que je ne mette fin, moi-même, à ma vie. C’est l’art, et lui seul, qui m’a retenu. Il me paraissait impossible de quitter le monde, avant d’avoir donné, tout ce que je sentais germer en moi. Et ainsi seulement, j’ai prolongé cette vie misérable» (Lettre de Ludwig à ses frères, dite «Le testament d’Heiligenstadt », 1802).

De la misère au courage et du cri au chuchotement … C’est que Beethoven, à ses heures écrivain, disserte essentiellement en musique, sans détour, avec la manière, de contenus consolant en notes terribles : « Que les malheureux se consolent en me trouvant moi, qui leur ressemble » (L. v. B) !

Illusions messianiques ? Pulsions maternelles ? Fantasmes mégalomaniaques d’un enfant refusant de s’assagir ? Rêve affolant d’une vaste orchestration du monde ? Union narcissique d’un Moi et des choses ?

Sublimes mélanges de contraires, aux frontières du normal, des normes, des repères habituels : « C’est comme si chaque arbre me parlait ! » (L.v.B)… Une odeur hallucinatoire? Mystique ou troubles la personnalité ? Entendez-vous sa musique (écho au « connaissez-vous Cézanne ? » de Picasso) ?

Beethoven est cet empereur pathétique d’une vie dérisoire, monarque révolutionnaire des variations musicales sur les thèmes du pater dolorosus et de la fraternité. Sans négliger les thématiques du paradis perdu, du destin violenté, du héros sacrificiel, du renversement des valeurs, de la misère transfigurée, etc.

Autant de sujets mêlés dans les plis d’un drapé musical insufflant de l’espace, rêves rendu réels, sonorités irréelles, rythmes du monde, partout et tout le temps.

De l’originel à tout va, à travers ce qui ayant été, reste en devenir, au-delà de nous, comme dans le silence qui suit le point d’orgue.

Musique qui se donne, de ce qui est en germe, afin que d’autres pousses adviennent : d’où le projet beethovenien toujours en train de produire du son, du sens, un fil à saisir, une perspective, un orage qui éclaircit l’horizon, même quand on ne s’y attend plus.

L’art de se désaisir, aussi, loin, tout là-bas, n’importe quand, jusqu’au bout peut-être…

Le désir également de survivre sans se venger, en supportant l’enfer. L’appel d’un ailleurs moins inhumain. Une animation passionnée du néant, inconséquente, irraisonné, passionnante.

De la nébuleuse du moi à l’océan des contradictions de notre humanité, sensible, utopique, incertaine.

Sachons écouter sans crainte excessive chez Beethoven le « fuir là-bas » de Mallarmé. Un souffle dont personne ne sortirait indemne. Une vocalise de vents et de mers. Un secret appel, tout en silence, mais en sons, très loin, vagues et ondes, étrangement proche.

Une pensée musicale qui engendre mille correspondances, sens sans donner de leçon, auto-engendrant une sorte de chemin initiatique, cathartique, aventureux, en sons : « L’âme doit s’élever de la terre et remonter vers la source dont elle est descendue » (L.v.B). Sans dessus dessous.

Métaphore mystique d’une créativité qui n’en finirait pas de se produire, bien plus moderne que sacrée : de l’archétype du génie dyonisiaque cher aux légendes romantiques à l’annonce d’une sorte de post-modernité. Un art vif de composer en paradoxes la source de toutes musiques.

De la grâce de Chopin à la puissance de Wagner. Un génie qui s’accaparant la musique, n’oublie rien et propose tout : Le créatif du créatif. Un triomphe plein d’ombres. Une œuvre vivante, jaillissante, fertilisante : « l’assurance que ce monde d’ombres, où nous passons, a été, et peut être encore, le théâtre de triomphes valables » (E. Buenzod) !

Ni cette grâce de la vie que le génie de Mozart exhale à tout instant, ni les miracles de Bach, autre chose, encore...

Une musicalité en suspens, vibratile, virile et lunaire, héroïque et féminine, jubilatoire et pathétique...Où la séduction n’est pas toujours, d’emblée, évidente.

La faute à cette intensité épileptique qui délivre étrangement une impression de paix, de brisures en paix retrouvée. Cinétique insensée d’une écriture unique. D’un feu aux accalmies trompeuses, avec une fureur mélancolique qui explose tout à coup, sans crier gare.

Une sorte de clair-obscur musical permanent, à l’inquiétude orageuse, aux crues imprévisibles.

De la beauté brute, «bizarre» (Baudelaire), «terrible» (Rilke), saillante, sans concession.

Une « fabrication » (Proust) enflammée, mixe sublime d’esthétique et d’érotisme.

Dans le sillage tragique mais libre du pauvre Icare, déployant les ailes de son père (Dédale, l’inventeur du labyrinthe), jusque tout près de l’éclat, là où l’aveuglement d’une lumière incandescente guette.

Les ailes du destin d’une musique sourdre, apte à nous catapulter « là-bas », jusqu’au vertige, des hauteurs ineffables à la chute, vaincus parfois, mais libres, comme le Minotaure attendant son châtiment.

Une jouissance, dès le début, des préliminaire en demie mesure, mais pas encore tout à fait… Aux miroirs acoustiques des plaisirs à venir, graves, intenses, inoubliables, éphémères.

Du primitif en notes vives, brûlantes, glacées, animées, saillantes. Au rythme des vagues qui risquent d’engloutir, parmi lesquelles on est tenté de plonger, là où elles se brisent, avec leurs remous et leurs soudaines accalmies. Accords et désaccords, dans un archipel musical des extrêmes, mais tout en nuances.

Vivre ou pas avec l’art de Beethoven, avec ce qui ne peut être exprimé autrement, aux sources des sonorités, voilà la question ? Comme de tendre vers cette perte inexprimable vis à vis de laquelle, nous ne sommes jamais quitte. Au risque de se briser le cou, des abysses à l’horreur.

Une musique futuriste aux accents antiques…. De visions médusantes en appels de Sirènes. Entre un Bacchus déchirant, un Prométhée déchiré, un Heracles révolté, et une Eurydice larmoyante...

Voilà la neuvième symphonie, qui sans cesse s’annonce : des premiers accords lointains à la bacchanale finale, unité morcelée, parties d’un tout, vitalité sans commencement ni fin.

Le vif du vivant et le désespoir enlacés, aux confins de la culture, danse tragique d’Eros et de Thanatos.

La certitude du pire, jusqu’au mirage d’un triomphe à venir, dans l’incertitude de l’exécution musicale. Une écriture mise en sons, à la vie à la mort, engendrant sans discontinuer de mystérieuses associations, images, résonances.

Le génie créateur est bien ce poète qui, détenteur d’une « partie essentielle de notre connaissance de la vie et de notre vision du monde » (S. Freud), se joue en une solitude partagée du chaos et du vide, avec la souffrance et la joie requises. Un libérateur héroïque, joie et larmes de cette vie.

Le chorégraphe divinateur d’un ballet imaginaire, à l’image de « la danse des ombres heureuses » (Ovide revu par Glück), aux visions sonores délivrées de toute normalité, de tout académisme.

Le génie ? « Académicien de nulle académie » (Giordano Bruno)… Le créateur d’ombres heureuses est l’artiste qui « résiste indéfiniment à l’effondrement successif des illusions poursuivies » (Elie Faure). Ni romantisme superflu, ni pathos suspect… Seul, contre tout !

Et peu importent les blancs, les contresens, les dérives et autres malentendus, puisque nous avons en même temps la transe et la quiétude, et, par-delà le silence, une musique familière.

Une texture sonore qui résiste autant à l’étouffement des pulsions créatrices, à la tentation d’un mutisme imposés, et à toutes les surdités du monde. En un tissu de sons renouvelant le dialogue avec l’épouvante, nourrissant les forcenés de l’esthétique, les adeptes de l’idéal, comme monsieur tout le monde : « Moi aussi je les trouverai ces ailes qui m’emporteront dans le ciel » (L.v.B).

Le sublime de la sublimation dénouant l’horreur du vide dans la valse des rythmes, à la portée de tous les hommes de bonne volonté. La psychologie banale se mettant à avoir des ailes.

Le courage beethovenien ? Le rejet de tous les rejets (le thème récurrent chez Beethoven de l’abandon). Une recherche éperdue, à la mesure de l’humaine en chacun : « Chercher dans l’acte de créer, l’accomplissement de soi-même » (L.v.B)… S’accomplir, ne serait-ce qu’un instant. Entre l’exaltation mystique et la menace d’un effondrement qui a déjà eu lieu (Winnicott), de mauvaise foi et de bonne grâce, d’une oreille flottante sur la houle.

L’accomplissement des retrouvailles des objets traumatisants et d’une féroce économie de survie. En passant par l’acte créateur. Du décloisonnement des zones aveugles au service des découvertes à venir : « Faire servir ma musique aux hommes» (L.v.B). Dont acte. De portées en portées.

Comme le projet de réconcilier de manière audible l’amour et la haine, au fil des pulsions et des peurs transmuées en blanches, en noires, en double croches. A travers une étoffe sensorielle qui transcende la relation de l’inaudible et du perceptible, entre soupirs et rondes, pauses et croches.

Un chemin qui puise dans la réserve insondable des musiques du monde, aux sources des rythmes corporels et des premières berceuses. Mais aussi des chants d’oiseaux, de la nature bourdonnante, du bruit du vent dans les feuilles, des échos de la civilisations, de la laideur commune, de l’horreur même, du bruissement de tout, d’un rien qui pourrait tout changer…

Une partition de la « réserve de l’incréable » dans le domaine de «l’incréé » (A. Green), du silence de l’inspiration au temps créateur, de la répétition d’un morceau donné (à volonté) à l’exécution volatile en concert (profondément unique).

Autant de partitions unique des temps passé, présents, à venir, universels, perpétuels, le souffle d’un instant, à jamais.

A l’écoute d’un irreprésentable infiniment sujet à variations (une des spécialités du maestro de Bonn). Incarnations presque assourdissantes des notes de la vie, des rythmes de la psyché, comme un rêve bien réel. Pas plus de dedans que de dehors. Ni vaines oppositions, ni dictature du réel. Ni avant ni après, mais ici, maintenant, où tout se joue. Où tout peut enfin devenir musique, harmonie, le calme comme la tempête, l’ombre et la clarté, juste avant les applaudissements.

Beethoven compose ainsi dans notre ouïe intérieure, une musique en devenir. De l’incréable en voie de réalisation. Une partition s’engendrant du dedans. Un langage d’avant le langage.

Ouvertures maximales des oreilles. Acoustique en harmoniques d’une mémoire d’avant la mémoire, jusque dans l’arrière monde des premières vibrations sonores (comme le commencement de L’Or du Rhin de Wagner ou de la Création de Haydn), claires et obscures.

L’intérieur devenu extérieur, en même temps, cinétiques contraires, concorde sonnante… Abolition des limites d’un savoir autre et des frontières de la conscience : «Beethoven sait tout, mais nous ne pouvons pas encore tout comprendre », confie le jeune Schubert, bouleversé par la découverte d’une sonate pour piano de son maître.

Tout savoir et ne rien y comprendre, comme avec l’oreille absolue (qui ne s’invente pas) ? Le don permanent, d’une créativité embrassant l’océan sonore jusqu’à l’incandescence (annonciatrice du Crépuscule des dieux ). Avec un art abouti de transpositions variables. D’une musique en peau de chagrin à l’écoute des folies du monde, d’orages en accalmies, avec rage et cette infinie tendresse à nulle autre pareille : «Quand il joue doucement, il arrive souvent qu’il ne produise aucun son. Il n’entend qu’avec les oreilles de l’esprit. Son piano est en réalité aussi muet que le pianiste est sourd » (Russel, 1821)…

Beethoven, un chaman aux incantations infantiles, universelles, surnaturelles ? Maître de musique et artisan génial au service de son art. Il est ce poète mythique, alchimiste du silence, héros voleur et révolutionnaire en pantoufles, enfant capricieux et éternel adolescent se jouant du temps, jusqu’au bout de la solitude, de gloire et de misère mêlées, jusqu’aux derniers accords, au seuil de la mort : « Puisque nous sommes des êtres limités à l’esprit illimité, et que nous sommes né seulement pour la joie et la souffrance, il faut s’emparer de la joie à travers la souffrance » (LvB).

Étrange alchimiste, de l’improvisation à la notation, de l’inspiration à l’exécution, de la souffrance à la joie.

Cent fois mieux qu’un héros idéalisé : un poète guerrier et un moine ripailleur.

Ni pathétique, ni flamboyant. Résistant, seul, aguerri, de la première à la dernière heure.

Subissant à contre cœur, mais debout, toutes les attaques.

Tout sauf une victime du fatum. Humain, pas trop.

Né pour souffrir mais aussi pour jouir de toutes ses facultés, même absentes.

Jeté en ce monde pour témoigner dans la joie, Beethoven compose et compose, jusqu’au dernier souffle… Composer avec le destin nécessaire, la réalité du monde, les lois de la musique et les mouvements de la psyché… Jusqu’à « Parvenir par la musique à ce soleil lointain qui élève l’homme vers Dieu » (L.v.B) ?

Un acte de foi en l’Homme, de l’élévation à la chute, avec les oreilles de l’esprit, dans l’esprit de l’œil intérieur des mystiques, d’une musicalité à écouter les yeux fermés.

Beethoven dans la solitude de l’artiste authentique, quelles que soient les apparences, les honneurs, les désaveux, les légendes construites, les illusions de mode, la postérité en suspens.

A coups de poings, dans un monde sourd à ses appels... Métaphore cent fois vérifiée par les témoins de l’époque. Beethoven frappant son piano des poings, tel que l’éternité l’immortalise, face à l’immensité fertile de sa postérité : « Dix fois plus qu’un héros, un homme véritable ! » (L.v.B).

Un créateur affrontant l’éternité et son absence, face aux déboires en tous genres, trépignant d’avance, ne cédant pas.

Au risque d’en découdre sans fin, mais s’il faut bien finir, comme au sortir d’un concert, les oreilles pleines. Aux harmoniques d’une créativité traversée de souffrances, enragée, doutant de tout, refusant les compromis, certaine du résultat (« je ne cherche pas, je trouve ! » (Picasso)).

Une musicalité pulsionnelle confondant l’admiration des gens sérieux, la condescendance des braves gens, la haine des fanatiques, la pitié des gentils, la condescendance des spécialistes, l’incompréhension des autres, les oublieux, les indifférents.

C’est ainsi : Beethoven moins prisonnier de lui-même que «suprêmement libre, et parlant au nom de tous » (Boucourechliev) !

Des accents de son infortune aux récupérations douteuses d’une infirmité qui, en fin de compte, ne le dessert pas, tant il demeure combatif : « Á l’attaque » (Céline) !

Quant aux reproches amers des créatures qu’il effraie, des critiques qu’il dérange, de tous ceux qui ne l’aiment pas, les « moucherons » comme il les nomme, il répond spontanément : «Je sais que je suis un artiste ! »….

Fin de non recevoir. Verdict sans appel, d’une rage en toutes circonstances : « Quand on a affaire à ces immenses grands messieurs, le diable seul sait où on peut tomber entre leurs mains ! » (L.v. B)

«Ecoutez !», poursuit le maître rebelle, indomptable, « académicien de nulle académie » (Giordano Bruno, avant le bûcher)…. «Vous verrez !» (L.v.B). Liberté chérie. Effectivement.

Tonnerre. Le reste n’a pas beaucoup d’importance. Sourdines. Tout a beau être dit, demeure infiniment disponible à entendre. L’éternité, présence, absence, dans le fil des sons ?

Il suffirait d’écouter, en prêtant l’oreille, non sans audace non plus.

La mort cent fois annoncée des dieux ? A l’orée de telles partitions, pourquoi pas.

Nietzsche ne s’y est pas trompé ! Enfin seuls ? « C’est si beau la vie, et de la vivre mille fois ! » (L.v. B). Ici-bas et maintenant, le jeu en vaut la peine.

Pour le « pauvre » Ludwig, maître en souffrances, champion des causes entendues, au prix d’une lutte de tous les jours, sans artifice.

D’ailleurs, pas de temps à perdre. Et au diable «les torches noires de la peur » (Eluard) !

L’immortalité ? On verra plus tard, depuis longtemps déjà, peu importe jusqu’à quand.

Il y a mieux à faire, dès à présent, en se donnant à cette musique invulnérable, à s’en laisser prendre, musique des origines, comme depuis les tambours et flûtes néolithiques, dans la profonde cathédrale sonore d’une mémoire intemporelle.

Du néant au chaos, en passant par un vaste concert imaginaire dont les sonorités résonnent au cœur des cavernes antiques comme des temples modernes que sont les auditoriums.

Dans « le ciel de l’art ». Des sépultures archaïques aux salles de concert et des sanctuaires antiques aux enregistrements divers.

Car l’aventure ne connaît pas de fin, se poursuivant, ne cessant de se jouer, de se rejouer, de se transmettre, « de plus en plus profond, dans le ciel de l’art, car il n’y a pas de joie plus invulnérable » (Beethoven, alité depuis plusieurs mois, suite à une pneumonie, 1817).

L’espoir d’espérer ?

La possibilité d’un rêve, le temps d’une représentation qui ferait peur à toutes les « torches noires »…

Malgré tout, malgré une tragédie de vie insensée… D’où les projections au mieux maladroites de certains commentateurs, retournement de l’idéalisation en haine du génie poétique.

De mauvaise conscience en mauvaise foi, non sans quelque cruauté… La mauvaise foi et les arrières pensées d’ailleurs, personne n’y échappe. En commençant par ceux qui s’en défendent.

Au tragique s’ajoute ici le mépris et la pitié. En témoigne la publication morbide de l’autopsie du compositeur, pour la bonne cause, au nom de la science, de bonne foi.

Passons sur la description détaillée de la cirrhose de son foie pour mieux entendre ce qui se joue dans le détail de la dissection du nerf de la guerre : “L’oreille de Ludwig van Beethoven montre un cartilage de grande dimension et de forme régulière. Fossette scaphoïde et pavillon très spacieux et de moitié plus profond qu’à l’ordinaire ; saillies et replis fortement marqués. Conduit auditif externe épaissi et couvert de squames brillantes, surtout au niveau du tympan. Trompe d’Eustache un peu rétrécie vers la partie osseuse.” (Dr. Wagner, “Muséum pathologique” de Vienne, (3))...

On l’entend bien : rien de cette oreille divine ne nous sera épargné ! Avec une bonne conscience redoutable et une application scolaire infaillible, la dissection de cette oreille là, injustement livrée en pâture, se donne en spectacle, à guichet fermé... La curée.

Les bacchantes universitaires et les faux sages, une fois de plus déchaînées. Dérives d’un compte-rendu « objectif » en direction du public, de son côté impitoyable et avide, influençable et versatile.

Un show ? Le comble. Le corps en décomposition, en écho aux compositions poétiques du musicien. Transgression contre transgression.

L’anatomie et ses destins, même après la mort, au cœur du cadavre que nous serons tous un jour. Comme si la surdité de Beethoven, infirmité dont il avait si honte, craignant pour la crédibilité de son art (à cause de l’usage que pourraient en faire ses détracteurs), incarnait de mille manières, les mystères de son génie. A son corps défendant.

Dramatiques variations sur le thème de la parabole prométhéenne, du profanateur profané au héros sacrifié sur l’autel de la connaissance, du savoir vain, de la haine déguisée, de la vraie fausse mauvaise foi. Le gouffre du génie décomposé comme une mécanique sans vie, tout feu tout flamme.

De l’informel au formol. Le totem du chaman mis à terre, il était temps, s’en plaindra-t-on ?

Le cadavre du maestro livré au festin des critiques d’art, des spécialistes et autres docteurs. Débandade généralisée. Le tabou « dé-totemisé ». Irrespect universel. Air connu.

Certaines psycho-biographies proposent-elles autre chose ? Il y a des chances, même si la liberté d’écrire vaut pour tous, que toutes les bonnes idées ont droit de citer.

L’occasion lancinante de ne pas perdre de vue la question ambiguë du sacre de la poésie, accompagnée de l’idolâtrie des amateurs d’art, sans oublier les pulsions cannibaliques et l’iconoclasme de tous poils.

Tout critique sincère le sait. Nul ne sortirait indemne d’une introspection rigoureuse. De tabous en tabous et de sublimations en transgressions. L’amour tue aussi, même la mort.

Inciser les mystères de la créativité et en finir avec le (père) créateur renvoient ainsi au double fantasme de saisir le sujet à froid, tout en évitant soigneusement de s’en désaisir.

Observation facile, à la tiédeur économique, sans implication subjective ni incorrection, à distance convenable. Inévitables fantasmes de maîtrise, à travers le mirage du respec-tueux !

A l’image vociférante de ces essais musicologiques qui font fi de l’essentiel en musique : ce qui justement, ne figure pas sur la partition, d’où l’intérêt d’étudier les manuscrits originaux, et d’oser les quitter des yeux.

Comme en tout adorateur sommeille un iconoclaste qui s’ignore au mieux pour une part.

De même que la passion fait écho à une destructivité désireuse de garder la main, malgré l’air indigné des Tartufes, des inconditionnels, des admirateurs dévots, des adorateurs en tous genres : «- Mais je l’aime l’ignorez-vous !»... «- Comment pourrais-je le haïr ?»… « -Sa folie, tant mieux ! »… «- J’adore sa musique, donc je ne peux pas mépriser l’homme ! »… « -En faire un esprit dérangé n’enlève rien à son génie », etc.

 

Il faut répéter à quel point le « cas » Beethoven « intéresse », attire, appelle à lui une horde de commentateurs, de convertis, d’idolâtre, de contempteurs… Une des source possible à ces leçons d’anatomie autant qu’aux dérives biographiques multiples… En somme, des dissections psychologiques aux investigations psychodynamiques et autres gloses musicologiques !

Il n’y aurait qu’à se pencher sur sa constellation familiale, débordant naturellement d’événements frappants de « vérité » : de l’emprise envahissante de l’alcool aux maladies invalidantes, en passant par les faillites financières et autres malheurs en tous genres. Une véritable dramaturgie au quotidien !

A l’exemple de sa grand-mère paternelle achevant sa triste existence d’alcoolique à l’asile du canton… Avec les multiples morts en bas-âge… Entre Sophocle et Zola. Il y a aussi l’histoire du prénom de Ludwig, initialement attribué à un frère âgé de quelques semaines, mort à peine un an auparavant.

Avec sa mère, veuve d’un premier mari à dix-neuf ans, mourant de la tuberculose (l’année de a dix-sept de Ludwig). Sans oublier une enfance martyre, avec un apprentissage de la musique sous les coups de poing du père, musicien raté, alcoolique, dans un climat constant de précarité, de maltraitance, de carences diverses.

Reste le pompon, l’apothéose, l’infirmité du génie (de maladie en maladie, qui est quoi ?).

Infirmité suprême : La surdité du musicien de génie !

Entendez bien : une surdité dont les premiers signes apparaissent en 1796 (Ludwig a 26 ans).

Une atteinte irréversible de l’oreille interne qui revêt d’emblée une dimension tragique car elle progresse vite, s’accompagnant de troubles acoustiques infernaux : «Comme je serais heureux si mes oreilles étaient en bon état. Mais je dois rester à l’écart partout. Un démon jaloux, ma mauvaise santé, est venu se jeter à la traverse, et je mène une vie misérable. J’évite toute société, car je ne peux pas dire que je suis sourd. Si j’avais n’importe quel autre métier, cela serait encore possible… Et avec cela, que diront mes ennemis, qui ne sont pas en petit nombre » (Beethoven, 1800).

Un long calvaire donc, accords dissonants d’un mal qui ne cessera d’empirer, obscurcissant tout l’horizon et ouvrant des perspectives inattendues, in-entendues.

Surdité terrible en effet : de la mauvaise perception très précoce des sons aigus à une hyperacousie chronique, accompagnées d’acouphènes insupportables, partout et tout le temps.

L’adversité, en toutes circonstances, de jour comme de nuit. Avec la solitude qui en découle aussi, et le reste, et tout ce qu’on n’imagine même pas.

De quoi déprimer sévèrement : « Ah, Mes plus belles années s’écouleront sans que je puisse réaliser les exigences de ma force et mon talent. Tristes résignations où il faut bien que je trouve mon refuge » (L.v. B).

Le suicide n’est pas loin, à plusieurs reprises. Tout près même. De compositions en décompositions, à nouveau. Comment résister à la tentation ? La mélancolie du génie, au quotidien, n’est pas de tout repos.

Car cette infirmité à vivre, est de celle que les pires cauchemars des musiciens auraient tendance à éviter. L’horreur à l’aune du sublime, note à note, au piano comme dans son lit la nuit, le même brouhaha… Une solitude puissance dix (la dernière symphonie, numéro dix, inachevée).

Qu’importe le destin ? S’il n’y avait cette force de poursuivre, volcanique… Pulsions créatrices et défenses contre la mort, le silence, la terreur : « Bien sûr, j’ai pris la résolution de me dépasser en surmontant tout cela… Les artistes sont de feu, ils ne pleurent pas» (L.v.B).

L’exemplarité artistique de Beethoven tient dans ce « Bien sûr ». Son bon génie. L’art d’une vie en action. Les beautés mystérieuses de ses intonations uniques lui doivent sans doute beaucoup.

D’où chez Beethoven ces “minutes flamboyantes de lyrisme” (Cocteau), comme “dictées du dehors” (Hoffmann). Ni interne ni externe. Perméabilité du dedans, sans espoir. Un, tout, sans aide… Tout est musique, harmonies, même dissonantes, dans la plus grande solitude.

Reste l’espoir d’un miroitement victorieux. L’abolition rêvé des limites, ici, maintenant, avec « tout le passé, avant de chanter l’avenir » (2). Une nostalgie épurée jusqu’aux larmes de joie. Chanter jusqu’à hurler. Des chants entendus de l’intérieur. « C’est moi qui doit tout me créer en moi-même » (L.v.B)…

Un plaisir de chaque instant, au prix d’un dérèglement constant de tous les sens, dans une confusion générale, en commençant par la surdité qui empêche et rend possible à la fois.

Ainsi, lorsque Beethoven reste plusieurs heures assis à sa table, au travail, son crâne semble s’échauffer, physiquement même : « Alors, il court aux toilettes et jette des brocs d’eau sur sa tête en feu, ne se remettant au travail, qu’après s’être refroidi de la sorte» (Breuning) !

Echauffements d’un caractériel vaguement autiste, «émouvant ou insupportable » (3) ?

Un torrent de lave musicale inconsolable. Émouvant et insupportable.

Fou de musique ? Tant mieux. Pas question de bouder son plaisir. Les souffrances du créateur, un prix à payer ? Certains privilégiés de génie sont quitte pour des millions d’années ! Il en est.

Ludwig solitaire, obsédé par l’idée d’une malédiction, « avec toujours cette confusion sans fin qui persiste toujours. Et aucune aide, aucune consolation » (L.v.B) ?

Se sentir abandonné de tous ? Oui, mais à condition ne pas baisser les bras.

Le piano est là, disponible au génie absolu de l’improvisation, témoin de tout. La peine et la joie… Voilà qui vaut bien quelques brocs d’eau de temps à autre !

Un autre jour chez un ami, suite à une conversation animée, Beethoven crache brutalement devant lui, à la surprise et à la gène générale, sur un miroir... Un témoin suggère que, perdu dans ses pensées, il a pris le miroir pour une fenêtre… Vérité biographique ? Belle métaphore du destin créateur de « cet ami qu’on ne peut comparer à aucun autre, préférant brûler dans une belle illusion pour ne pas mourir de froid » (Zacharias Werner, (2)) ? De la haine de soi ou de la haine des miroirs aux alouettes ?

Beethoven est ce révolutionnaire qui n’hésite pas à reconnaître en Socrate et Jésus, ses deux seuls modèles. « Sinon, comme on ne peut se fier à personne, il ne se passe que des choses misérables et sales » (L.v.B)…

Une nature sauvage, mégalomane, prophétique, narcissique, pathétique versus parano : « Du haut en bas, ici même, tout le monde est canaille ! » (L.v.B)… Du sale ami, forcément sublime à l’enfant terrible qui persiste.

Révolté perpétuel. Sédentaire aux goûts volontiers bourgeois. Du givre qui brûle ? Le conquistador d’une terra incognita de l’harmonie destinée à être porté aux nues par les générations à venir. Véritable charnière créatrice, le « grand mogol » (surnom trouvé par le vieux Haydn) de la fin du classicisme. Insupportable, Beethoven ?

Sûrement pas facile à côtoyer, entre une certaine incurie, la misanthropie des mauvais jours et une soif inextinguible d’absolu.

Une étrangeté subie et revendiquée à la fois, quoi qu’il arrive (dur pour les voisins): « ferme et inébranlable, malgré les mauvais traitement auxquels je suis en butte de tous côté» (L.v.B). Caractériel, versus sensitif, déprimé, persécuté. Un découvreur de nouveaux horizons, aux colères aussi légendaires que sa saleté entretenue : « Représentez-vous ce qu’il y a de plus malpropre et de plus en désordre : des flaques d’eau sur le plancher, un vieux piano sur lequel la poussière le dispute à des morceaux de musique manuscrite. Dessous, un pot de nuit non vidé… Les sièges couverts d’assiettes avec les restes du souper de la veille et des vêtements… » (Trémont décrivant un des trente appartements viennois successifs de Beethoven, (3)).

Handicapé, meurtri, rendu presque fou, lucide et visionnaire, Beethoven pouvait aussi compter sur un physique ingrat qui, allié à son côté imprévisible et à sa crasse, participait du maintien des autres à bonne distance.

Petit, un peu fort, le visage rouge et marqué par « la petite vérole », la chevelure brune et abondante, retombant en mèches embroussaillées. Disons l’allure d’un prêtre dyonisiaque travaillant sa cirrhose avec ardeur, toujours prêt à en découdre, grognon et sourd.

En découdre en musique, dans un salon ou au sortir d’une beuverie. Á condition de cogner avec les poings sur son piano, comme possédé, les «yeux en feu », par-delà toute convenance.

Un monstre sacré frappant le tempo avec les pieds, de toutes ses forces, à grands coups, rendant le voisinage fou, hurlant à contre temps des mélopées inaudibles, jour et nuit.

Un colosse aux pieds d’argile, englué dans son silence plein de musiques.

A en croire les témoins, il restera un original revendicatif en butte aux nombreuses plaintes des voisins, des propriétaires, des services municipaux, toujours de « mauvaise humeur ».

Avec une mauvaise réputation, tenace comme la crasse : l’orphelin sûr du génie novateur de son œuvre, incapable des moindres civilités d’usage.

Un énergumène vociférant et agitant les bras, sujet aux moqueries des enfants du quartier, qui raillent son air de fou. Insensible aux hiérarchies, fermé aux ronds de jambe, refusant même violemment les échanges superficiels : « Il parlait très fort, avec une façon curieusement vulgaire, ne témoignant aucune différence entre les personnes d’un rang social élevé et les autres, n’hésitant pas à se moquer de l’émotion qu’il avait causée à ses auditeurs, et traitant ordinairement les autres de fous » (Mme von Bernhard, (2)).

Beethoven n’en rate par conséquent pas une, son carnet de sourd d’une main, un papier à musique de l’autre. Souvent isolé, la mine étrange, renfrognée, l’air d’un masque. Il passe son temps à griffonner frénétiquement des pensées, des rébus, des notes de musique, des harmonies inusitées, au-delà de tout sociabilité.

Qu’est-ce que la vie ? L’art ? Les gens ? La musique ?

“-Est-ce ainsi ?”, note-t-il, à la hâte, sur un coin de partition… Une énigme qui suscitera d’innombrables commentaires…

« Est-ce ainsi » que la vie va comme elle va, se demande celui dont la surdité, jour après jour, le coupe du monde des « entendants », le plongeant dans un monde parfaitement musical ?

Sourd aux huées comme aux applaudissements du public, est-ce ainsi également qu’on reçoit honneurs ou insultes, sifflets et bravos, récompenses et indifférence ?

« -Est-ce ainsi ? ». Beethoven n’hésite pas, inscrivant rageusement au dos de la page : «- C’est ainsi ! ». Dont acte.

Volonté inébranlable du poète sûr de son art, pouvant compter sur ses improvisations géniales et son oreille doublement absolue. C’est ainsi qu’il s’agit de refuser les compromis, les bassesses, les regrets, jusqu’au final.

Ainsi, une inventivité perpétuelle, au fur et à mesure, sans limite à l’interprétation, de folie. Démesurément apaisée aussi. Juste avant que la mort un temps vaincue, ne se fasse annoncer, seul obstacle (provisoire ?) au destin créateur. Là-bas, quand le rideau tombe.

Au moment où le silence retentit férocement, la mort venant toujours trop tôt interrompre une écriture musicale « en plein essor (…) Jusqu’à sa Dixième symphonie - entièrement esquissée, et que Beethoven jouait, quasi intégralement, au piano (à défaut de l’avoir rédigée !), peu avant de s’éteindre » (3).

C’est le feu dérobé aux dieux de la musique, non pas une fois pour toutes, mais à chaque fois, jours et nuit, par la démesure d’un génie qui nous dispense largement d’en payer tout le prix.

Jouir sans acquitter de contrepartie invivable : les génies de sa trempe nous en offrent la chance, car ils créent « en transgressant, grâce et malgré leurs sentiments » (d’où « des moments d’angoisse, de dépression, voire par des maladies organiques ». D. Anzieu)... Sachons exprimer notre reconnaissance muette.

Rendons grâce au génie de « risquer, comme le saltimbanque, de se rompre mille fois les os, en secret, avant de danser, devant son public” (Baudelaire).

Beethoven l’entend clairement de cette oreille, « emporté, par un torrent d’idées » (Diderot) qui caractérise son génie créateur prodigieusement, avec « la force, l’abondance, la rudesse, l’irrégularité, le sublime, le pathétique » (Diderot).

Oui, le génie beethovenien « ne touche pas faiblement, ne plaît pas sans étonner, mais étonne encore par ses fautes” (Diderot, Encyclopédie, article “Génie”)… Au risque de jongler vraiment avec un destin morbide, vaille que vaille.

Voici le cri passionné du poète, au bout de la nuit : “- Que voulez-vous qu’on écrive de là ?” (Rimbaud). Là-bas, si loin, tellement ailleurs, autrement, familier et étrange.

C’est l’appel inquiet et angoissant d’Icare, d’Orphée, de tous les héros singuliers, mythologiques, imaginaires et réels. Créateurs d’inconnu et libérateur des consciences étriquées.

La réponse du poète, à la hauteur du problème, se révèle cinglante : « - Qu’on s’ennuie, qu’on s’embête, qu’on s’abrutit, qu’on en a assez, mais qu’on ne peut pas en finir. Voilà tout. Tout ce qu’on peut dire. Et, comme ça n’amuse pas non plus les autres, il faudra bien finir par se taire ” (Rimbaud)…

Finir par se taire ?

Tel l’exécutant à la fin du concert, et parfois le public suspendu au-dessus du temps… Le nouveau né endormi dans ses songes ou le moribond à la fin, une dernière fois présent, sur son lit de calvaire… “Et que beaucoup de créateurs périssent silencieusement… Nul qui a regardé le risque en face ne peut en douter ». (M. Blanchot)…. Les œuvres survivront peut-être, messages énigmatiques d’outre-tombe, mystères parmi les mystères, dans la mémoire ou sur le papier, en audio ou en vidéo, beaux rêves qui en vallent la peine...

Ecoutez à chaque instant l’humanité profonde du maître de musique. Entre les notes, du destin impensables à la vitalité inimaginable des œuvres.

En finir avec la crainte d’en finir ?

Un travail engendrant sa beauté en fécondant l’avenir, au prix de tout.

Cloué au lit pendant de long mois de déchéance, littéralement dévoré par les punaises, le dos couvert de plaies infectées, Beethoven écrit à grand peine sur son petit carnet : « - Dommage… trop tard… ». La veille de sa mort… Trop affaibli pour tremper ses lèvres dans le verre de vin du Rhin qu’on lui présente («- le Rhin, la belle contrée où j’ai vu la lumière du monde » (L.v.B)).

Dionysos terrassé par le destin commun ? Humain, pas trop non plus.

Tout finit et reste sans fin, sans voix. Il y a toujours quelque chose qui manque, même si…. Presque rien… Morts et transfigurations du héros, rien qu’un être humain, tout : « Qui dira le sens de l’héroïsme, la force de l’intensité de conscience, la rigoureuse adéquation de l’homme et de l’artiste ? » (2).

Magnifique rêve soyeux, comme certaines phrases beethovéniennes, toute de musique, tour à tour rugueuses et douces, saccadées et alanguie, vibrantes et lancinantes…

 “- A quoi bon ? ” lance Ludwig, tout à la fin, le poing dressé vers le ciel, dans son lit pouilleux…

« - Finita e la comedia ! » (une des dernières paroles recencées du compositeur)…

Le désir de ne pas en rester là, même si le cœur n’est plus aux réjouissances. Aux dernières heures du jour sublime d’une œuvre qui n’a jamais cessé de tendre vers sa réalisation. Là où tout resterait encore à entendre. L’éternité, et, son absence ?

« C’est peut-être çà qu’on recherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir ?» (Céline, Voyage au bout de la nuit).

La comédie humaine. Notre condition, la sienne, celle de l’autre, l’altérité en soi.

L’humanité toute en musique, comme naît le génie, laborieusement aussi, toute une vie de travail créateur, ardent, solitaire la plupart du temps, pas toujours gratifiant, incertain, avec tous les risques.

La tragédie, l’horreur, la souffrance, l’angoisse, l’enfer ? Beethoven y a goutté parfois, quitte à nous en délivrer par la lente constitution d’une musique qui résiste au temps et aspire étrangement à une sorte d’universalité, comme peu.

A condition de ne pas rester sourd, enfin éveillé à cette solitude qui tue l’ennui et le désespoir, et pousse à renaître chaque matin, à reprendre une page blanche, à y croire encore, à ne pas céder sur son désir, à courir après ses rêves d’enfant, à voyager tout autour de ses mondes intérieurs, à tout faire pour ne pas s’effondrer, tant que çà durera.

C’est la musique de l’espace libre du possible, d’auditions nouvelles en reprises, de découvertes en retrouvailles.

De la mélancolie à l’inventivité. Du deuil à la créativité… Même si tout est illusion, au seuil de la manie, au fil du rasoir.

Il faut écouter les oeuvres de Beethoven, de toutes ses oreilles. « Courez frères, votre chemin joyeux! » (bacchanale de la Neuvième).

Un signe, une trace, une promesse, au cœur d’une inimaginable cathédrale musicale (le thème musical de l’hymne à la joie l’a hanté pendant trente ans).

Beethoven, à propos de l’hymne à la joie : « Venue du cœur, que ma musique aille au cœur » !

Droit au cœur ! Au diable l’intellect, ce qui n’empêche pas de penser, surtout en musique…

C’est ainsi et çà le reste, de chant en chant, de cœur en cœur, d’esprit à esprit, de corps à corps musicaux…

Ainsi, les chœurs tourbillonnent de joies et de peines.

De la répétition à ses métamorphoses sublimes. Des matins du monde créateur à l’exécution concertiste. Explorations d’une musique qui «parle à chacun de ce qui lui tient le plus à cœur ! » (2). Avec ses aléas, ses chemins de traverse, sa fulgurance et parfois ses petites lourdeurs.

Une musique en train de se vivre, qui donne et se prend, toute de vie vibrante, avec ses mystères. Un immense poème silencieux, comme à la fin du Chant de la terre de Malher.

Ainsi Kloeber, surprend un jour son ami Ludwig, malade et épuisé, sprintant à toutes jambes, jusque en haut d’une colline escarpée… « Je le vois de l’autre côté du chemin creux, qui nous sépare. Arrivé en haut, il s’étend de tout son long, sous un pin, et regarde longuement le ciel »…

Redoutant de l’aborder à l’improviste, par crainte légitime de ses réactions imprévisibles et violentes, Kloeber hésite, immobile, observant à distance : « Si seulement les arbres rendaient l’écho que l’homme désire » (L.v.B).

Kloeber attend, impressionné, longtemps. Puis décide de fuir, sans demander son reste. Il s’éclipse.

L’histoire ne dira jamais combien de temps Beethoven ce jour là, s’abandonnait dans l’action à contempler le ciel, ce dont il avait l’habitude.

Ni ce jour là à quoi il pensait, ni les musiques en train de se faire…

J’imagine Beethoven, éperdu, et confiant.

Au questionnement: « -Que puis-je faire ? »… notre frère répond : « -Etre plus que son destin » (L.v.B). Pas seulement ne jamais baisser les bras. Mais le possible et l’impossible, en même temps, union originelle finalement retrouvée.

«-Arrivé en haut de la montagne, que fais-tu ? », demande le maître zen, à son apprenti médusé…

La réponse tarde le temps qu’il faut. Puis, soudain, doucement, comme si on ne s’y attendait plus :

«-Et bien, tu continues ! ».

Confidence pour confidence. A méditer librement, sur le chemin... En musique.

Christophe Paradas.

1) Buenzod (E) : pouvoirs de Beethoven, Corréa, 1936.

2) Massin (J. et B.) : Ludwig van Beethoven, Fayard, 1970.

3) Miermont (J) et Porot (M) : Beethoven et les malentendus, Ciba-Geigy, Aubin, 1986.

4) Boucourechlev (A) : Beethoven, Seuil, 1963.

5) Anzieu (D) : Du corps de l’œuvre, Gallimard, 1981.

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