“L’Egypte est la plus lointaine des formes définies qui restent sur l’horizon du passé. Elle est la vraie mère des hommes.C’est comme une multitude immobile, et gonflée d’une clameur silencieuse”.  

Elie Faure, Histoire de l’art. 2

  

Les dieux se sont tus, depuis longtemps. Avec eux, les clameurs des anciens Egyptiens et de tous ceux, entre l’Asie et l’Afrique, qui leur avaient donné vie. Les dieux égyptiens? Tout, sauf de la pierre ou du granit. Martelés par les pillards et les iconoclastes, loin du vacarme assourdissant des villes, ils délimitent la fin d’un rêve, antérieur à l’idéal démocratique de la Cité, celui d’une société basée sur une certaine spiritualité et une véritable paix sociale. Les fils du soleil s’étaient persuadés que rien ni personne ne mourrait, d’où leur art funéraire... Que rien ni personne ne ferait oublier l’invention du Temple, abri des dieux les protégeant du profane et le vide quotidien d’un monde réclamant des tombes : “L’âme égyptienne laisse le sable monter autour des temples, le limon envahir les canaux, noyer les digues, l’ennui de vivre recouvrir lentement son coeur. Elle ne dira pas le vrai fond de son âme “ (E. Faure 2)...  Les dieux se taisent sans retour... Le long déroulement du Nil n’y changera rien. Ages perdus de l’Ancien Empire, début d’une course sans fin, bien qu’habitée de nostalgie.

A mille lieues d’un ésotérisme de foire ou des fantasmes originaires de l’égyptomanie fin de siècle, s’abreuvant à la source des canons napoléoniens : “Où aller sinon en Egypte, quand on est Joseph qui veut paraître grand aux yeux de ses frères? Si l’on examine de plus près les motifs politiques de cette entreprise du jeune général, on trouvera sans doute qu’ils n’étaient rien d’autre que des rationalisations violentes d’une idée fantasmatique. Ce fut d’ailleurs avec cette campagne de Napoléon que commença la redécouverte de l’Egypte ” (Freud, Lettre à Thomas Mann, nov. 1936)...

Les dieux d’Egypte indiquent les voies d’un grand chaos à redécouvrir. Le grand serpent Apopis, dévorant les vivants et les morts, indique le sens de l’entreprise. L’immense poème plastique des dieux baillonnés de l’Egypte, depuis les cataractes jusqu’au delta, tient entre ses crocs. Sifflements secrets des hiéroglyphes. L’orge pousse miraculeusement aux pieds des palmeraies. Le monde des vivants et des morts. Spiritualisme absolu de l’Egypte. Lieu des jonctions et des disjonctions du sacré, du langage et de la forme : “silence où les voix hésitent comme si elles craignaient de briser des murs de cristal ” (Elie Faure [1] )... La multitude même des bateaux à touristes ne parvient pas à en distraire. Etrange présence qui s’impose à chaque visite de site archéologique. A condition de se laisser guider, c’est-à-dire de se perdre à la mesure de l’effacement de cette épopée. Je revois encore ce colosse de basalte brisé par son poids sur le sol ou ces dunes dans le désert, modèles parfaits des pyramides. Sans oublier les vents brûlants de la sauvagerie du désert au feu d’un ciel impitoyablement bleu. Les moeurs séculaires du fleuve comme le sourire énigmatique de certaines momies, visions obsédantes de l’intranquillité : “Le besoin de définir l’art nous poursuit, parce qu’il se mêle à toutes les heures de notre existence habituelle, pour en magnifier les aspects par ses formes les plus élevées ou les déshonorer par ses formes les plus déchues ” (Elie Faure [2] ). A se demander si on ne rêve pas, lorsqu’apparaît un enfant jouant au bord du fleuve! Précisément le vide laissé par les traces des dieux égyptiens sur les ombres des bas-reliefs. Refoulement de l’animalité dans l’archaïque? Pétrification de la vraie vie? Une façon de réduire l’homme à de la pierre ou à un masque-fétiche? Les statues de dieux? Autant d’objets indescriptibles du passé de la conscience des hommes, de tous temps. Admirables figures, dans la complexité de l’instant du regard. Le dessin égyptien invente une écriture qui se donne à voir. Peinture divine d’un monde d’illusions, mais aussi de symboles, de transitions, équilibre pratique entre transcendance et immanence : “Nous appelons un Dieu la forme qui traduit le mieux notre désir. Nous envahissons de ce désir, les lignes, les saillies, les volumes qui nous dénoncent cette forme, et c’est dans sa rencontre avec les puissances profondes qui circulent au-dedans d’elle que le Dieu se révèle à nous ” (E. Faure 2)... Le mythe divin en Egypte? Un néant, du gigantisme de la statuaire aux miniatures des coffrets dans les tombes. Grandeur et décadence de l’horizon du passé et d’un art défiant la mort. Mille fois magnifiques et profanés, les murs et les colonnes d’Egypte ordonnent les forces civilisatrices des origines. Isis  et Osiris. embrassent un univers peuplé de murmures inaudibles. Le tressaillement de la foule des Egyptiens au passage des prêtres, correspond à celui des cathédrales avec un rien en plus. Le même refrain, prosodies de pierres et de sables, la souffrance en moins. L’Egypte, aux couleurs du feu, n’en voyait pas l’usage. , Amon, Aton, Osiris, inaltérables dieux soleils, brûlent jour et nuit, simplement pour retenir un peu de la vie du Nil. Ils sont dieux autant qu’animaux : lions, béliers, chats, éperviers, ibis, hippopotames, chacals, crocodiles, etc. Symboles d’une lutte à mort, dans les conditions extrêmes du climat égyptien, sur les colonnes sans fin, les obélisques couverts d’écritures, les bijoux du défunt dans le sein d’un sarcophage en or massif, des serviteurs fictifs, statufiés pour accompagner leur maître dans l’au-delà. Pas de martyre en Egypte. L’Orient, à deux pas. L’image de la sérénité? Le Nil joue ce rôle à la perfection. Sombre fleuve dans le désert, dont “Le monde a le frisson silencieux des matins2, qui s’épuise et s’enrichit, à force de féconder toutes choses. Réitération inépuisable des processus de fertilisation, auxquels répond l’Egypte antique de la sensualité, de la structure architecturale, de la texture esthétique. Mais également : la mise à l’écart radicale de la sexualité, sublimée à mort, et quasiment absente des représentations.

Fruits de la pérennité de la stylisation qui idéalise toutes manifestations divines, l’Egypte mélange en permanence l’esprit à la matière sans trop les cliver. D’où le sentiment irrésistible du vivant, jusque dans l’obscurité des tombes, qu’éclaire pour l’éternité seule, le tremblement de couleurs inaltérables. D’où également, la raideur impensable de sa statuaire, l’amour du sculpteur qui osa l’incarner, les mains sur les genoux ou les bras en position osiriaque. Correspondance parfaite entre le concept, la chose et le mot : “L’art qui exprime la vie, est mystérieux comme elle. Il échappe, comme elle, à toute formule2. Le Nil fut un instant la conscience d’un monde persuadé d’échapper aux marées de l’histoire. A la source de l’Afrique, sans un affluent, depuis les hauts lacs des volcans préhistoriques. Une aube de l’humanité parmi d’autres, s’étirant infiniment jusqu’à la Méditerranée. Lumières qui disséminent. A partir de quoi il ne reste plus à la Grèce et à La Bible qu’à se constituer, semblable à l’Egypte, parfois à s’y méprendre. Généalogie de la culture, bâtie au risque de l’épuisement, comme la vie n’en finissant pas de s’achever, dès le premier souffle, en silence : “Le mythe d’Horus est l’histoire de la lumière divine qui vient de naître. Ce mythe fut exprimé après qu’au sortir des ténèbres originelles des temps préhistoriques s’était révélé, pour la première fois, le salut de l’Homme par la culture, c’est-à-dire par la conscience. Ainsi le voyage, du fond de l’Afrique vers l’Egypte, devint pour moi comme un drame de la naissance de la lumière (...) Cela me fut un grand éclaircissement, mais je ne me sentais pas en état de l’exprimer par des mots ” (C.G. Jung [3] )... Eclaircissement des destinées, dès le troisième millénaire avant notre ère : les fleurs tapissent les ténèbres des caveaux, selon des codes et une esthétique rigoureuses. Absurdité du moment de la vie à laquelle répond la logique toute-puissante de la mort et la logique intrinsèque des formes. Freud le comprend d’emblée. Sur son bureau, d’abord et toujours : des statuettes égyptiennes. Le silence des dieux nous pousse à nous interroger. Dans cette voie, Freud découvre un Moïse  qui lui ressemble, prisonnier des eaux du Nil, forcément double, Juif et égyptien. Le même, un autre. Le danger et la survie. Le destin de tout homme : à la fois esclave, ouvrier, prince et prêtre pour lui-même. Fils n’en ayant pas terminé avec les pères et père à son tour, processus de culture, au coeur de l’aventure humaine. Moïse et le monothéisme  est une oeuvre d’outre-tombe dont les contradictions évoquent curieusement les formes humaines d’Osiris. Texte psychanalytique majeur, à l’orée du grand cataclysme européen. Encore l’horreur à venir. Mais comment les bourreaux purent-ils renier les couleurs aveuglantes du sol égyptien? Ces indigos, rouges cuits, jaunes d’or, et verts des profondeurs auraient pourtant pu empêcher le pire d’advenir...  Le respect, concept d’évidence. A la mesure d’un sol égyptien si épouvantablement sec que rien ne se désagrège, pas même les cadavres. Le respect et la modestie : tout pharaon ne commence-t-il pas son règne par la construction de son tombeau, et ce, dès les “mystères” (ancêtre du théâtre grec antique) qui accompagnent son intronisation? Le combat pessimiste de Freud? L’image même de la concentration douloureuse d’un “scribe accroupi ”. Il faut persévérer. Non sans force de dénégations, incertitudes, affirmations ni renoncements : “Maintenant comme alors, je doute de mon propre travail et ne me sens pas, comme tout auteur devrait l’être, en étroite communion avec mon oeuvre. Ce n’est pas que je ne sois convaincu de la justesse de mes déductions depuis “Totem et Tabou”. Je n’ai pas changé d’opinion. Bien au contraire, ma conviction n’a fait que s’affirmer. Je demeure persuadé que les phénomènes religieux sont comparables aux symptômes névrotiques individuels, symptômes qui nous sont bien connus en tant que répétitions d’événements importants, depuis longtemps oubliés, survenus au cours de l’histoire primitive de la famille humaine ” (Londres, Juin 1938, deuxième avant-propos [4] )...

Le Moïse-égyptien  de la  psychanalyse insiste de façon prémonitoire sur les jours sombres de la famille humaine. La fin des dieux annonce toujours une autre sorte d’achèvement. En ce sens, le talent des artistes égyptiens s’apparente aussi à une science profondément ancrée dans le cercle de la vie, donnant à chaque leçon de mort un caractère sacré irremplaçable. Chaque Sphynx qui se tait renvoie à un cynisme et à une abjection souvent pires. Exemple aujourd’hui? Celui d’un monde sans pitié qui n’épargne pas les plus faibles. A qui la faute? Certainement pas aux dieux, réduits au silence, de même que les valeurs qu’ils contribuèrent à imposer. Certainement pas à la grâce d’une statuaire qui personnifie l’irreprésentable. Certainement pas Moïse. Le crépuscule dont nous parlons tiendrait tout entier dans la ligne des bouches closes des dieux d’Egypte :  “La science de l’Egypte, sa religion, son désespoir et son besoin d’éternité, cette immense rumeur de dix mille années monotones, tient toute dans le soupir que le colosse de Memnon exhale au lever du soleil ” (E. Faure 2)... Soupir dans les tombes de la Vallée des rois comme aux plafonds des temples de Karnak. Le long des feuilles de lotus et de papyrus. Exhalaison des monuments immergés, sous un ciel d’Egypte sans nuage (l’azur du plafond des sépultures royales constitue aussi le passage au bleu du fond des fresques de Giotto, passage sur lequel toute la peinture occidentale repose). Immense rumeur dans les sanctuaires, où se joue naturellement de la clarté qui peuple les cours et les portiques. Non, décidément, rien n’aurait pu obscurcir l’union des dieux, des hommes et des animaux de l’oasis (“reflets colorés” de la vie (Faust)), sinon les hommes eux-mêmes...

A l’image d’une matinée dans l’hôtel des Guermantes, vision hallucinante de ce chacal en chair et en os aperçu le soir dans un cimetière de la banlieue d’Assouan... D’un coup, tout Anubis  et son royaume des morts... Plus qu’une image, mieux qu’une réalité : “L’âme-Ka venait d’en bas, hors de la terre, comme d’un puis profond (...) Tandis que je rédigeais ces fantasmes, je me demandai : “Mais qu’est-ce que je fais? Tout cela n’a sûrement rien à voir avec de la science. Alors qu’est-ce que c’est ?” Une voix dit alors en moi : “C’est de l’art ”” [5]... L’art d’un ciel où les étoiles permettent de se repérer (habitude des bédouins, reprise par les artistes égyptiens). D’un ciel qui voit le soleil, se couchant à l’ouest, indiquer précisément le lieu où les morts doivent reposer... L’art d’une métamorphose, celle des cycles du Nil, celle des tics de l’esthétique égyptienne. Un art d’autre chose, celle-là même qui nous manque : “Le musée imaginaire de l’Egypte révèle le dialogue d’une suite de découvertes et d’une stéréotypie millénaire qui semble obéir à ses lois propres : le dialogue de l’art et d’autre chose ” (Malraux [6] )... Le Verbe et l’action réunis aux coeurs de ténèbres qui commandent à chaque pan de mur égyptien de se couvrir de hiéroglyphes, afin de mieux obéir aux lois du silence. Poème pétrifié, idéal éthique et folie collective, le rêve de l’Egypte condense les voix muettes des princes et des paysans. Y compris ce je-ne-sais-quoi perdu en route par les grecs. Le silence fascinant du profil des dieux égyptiens? Ce presque-rien que Simonide nommait “l’image des actions” : “L’instant éthique est la “parole muette” de l’image. L’écriture du vivant est de la poésie qui s’est tue en se concentrant dans l’image, qui parle en se taisant. Les images-actions font que les hommes entrent dans la mémoire des hommes en se condensant en “ethos” (en devenant Dieu) ” (P. Quignard [7] )... Images-actions que condense “Harpocrate, Horus l’enfant”. Ce même Harpocrate  dont on raconte qu’il était tout à la fois le dieu des moissons, l’enfant solaire émergeant du lotus de la renaissance et le guérisseur des dieux... Harpocrate, dieu du silence, toujours représenté le doigt posé sur la bouche.

Seule l’Egypte pouvait donner naissance à ce dieu-là. Elle s’est tue. Vraiment ?

 

 

                                                                           Christophe Paradas, Avril 1997.

 

 

                                                                                                             

 


[1] E. Faure : Histoire de l’Art. L’Art antique. L’Egypte (1909), Denoel, 1985.

[2] E. Faure : Histoire de l’Art. L’Art antique, Introduction à la première édition (1909), Denoel, 1985.

[3] C.G. Jung : Ma vie - Voyages, Gallimard édit., 1966.

[4] S. Freud : Moïse et le monothéisme (1938), Gallimard édit., 1948.

[5] C.G. Jung : Ma vie - Confrontation avec l’inconscient, Gallimard édit., 1966.

[6] A. Malraux : Le musée imaginaire de la sculpture mondiale, Gallimard, 1952.

[7] P. Quignard : Le sexe et l’efroi, Gallimard édit., 1994.