A PROPOS DE L’ESTHETIQUE JAPONAISE

« C’est mon lac intérieur / Dans l’ombre rôde un tigre noir » 

Haneko Tôta

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L’esthétique japonaise vaut la peine. Même si on lui reste étranger. Nous sommes toujours les « gaïjins » du Japon, les autres, « étrangers ». Les reflets mouvants de la culture japonaise, forment une mosaïque de silences, un archipel du mi dire. Un univers de signes fantasmés, pour une vérité de l’instant réel. Un plaidoyer esthétique en faveur de l’ombre et des non dits. Un art de vivre les silences ? A travers une mise en scène de la vie quotidienne, mêlant désirs et inquiétudes, beauté et vulgarité, fixations intemporelles et hédonisme détaché, tradition de toujours et modernité ultra.

 La « chose japonaise » ? D’une étrangeté à la fois criante et chuchotante.

Exemples du vif du sujet, les haïkus offrent une source inépuisable de moments poétiques pris sur le vif : «A milieu de la vie / au milieu de la mort / la neige sans répit » (Taneda Santôka )… Comme la vie, ils ne disent pas tout. Les haïkus errent, en se taisant. Ce dont ils parlent s’en va au loin, et ne fait que passer. En marge de toute pensée réflexive. Ils ne se bornent pas à expliquer le monde, mais le reflètent. Ils sont tout, en étant autres. Eux aussi. Invitant à la réflexion, ils représentent à merveille la dynamique tranquille, mais sans ménagement d’une insaisissable esthétique, qui serait japonaise. Fascinante et vaguement effrayante. A la lisère des rêves, des fantasmes, des illusions.

Le Japon des haïkus se déplace ainsi, inanalysable, vaporeux et kaléidoscopique. Une constellation borderline faîte d’objets culturels et de lignes artistiques déréalisantes. Belles figures de rien et de tout, en même temps figées et vibrantes, artificielles et crues. Autant d’apparitions transfigurées, entre la vie et la mort, le souffle d’un souvenir et l’ombre d’un soupir. Formes et figures mystérieuses, jusque dans l’absence supposé de mystère. Mouvements pleins d’immobilité. Espaces manquant du vide dont ils s’originent. Beautés d’une esthétique fuyante, réelles, irréelles, surnaturelles.

Un univers de sensations, d’impressions, de rêveries et de représentations où tout aurait son importance, rien n’étant laissé de côté. Le « cerf-volant qui a égaré son âme » comme « la voix jaune d’un rossignol »… L’existence promise pour chacun, d’un monde partagé ? De la neige qui fond à la manière de la pluie de printemps. Une esthétique où la pisse vaut bien le chant des alouettes, entre la « narine du Bouddha » et les « fientes d’une nuée d’oies »... Du sanglot des grenouilles au nectar des iris... Avec les « journées sans un mot » les « clameurs étouffées « du clair de lune... Des ombres qui rôdent dans nos « lacs intérieurs » au « cœur des mouettes »... De la « pluie qui tombe sur la pluie » comme un « rêve courant sur la lande en friche »... « La crotte du maître abbé » dans le blizzard à côté d’un « traîneau sans lumière » le long des falaises d’un océan d’automne…

Exercices de déplacements et de recomposition d’un espace de culture. Paravents de langages épars. Une ouverture affolante de l’esprit et de la sensibilité, qui finit par imprégner notre perception, nos représentations, la naissance d’une idée, les sensations corporelles, la valse des images. Savoir regarder, sentir, vivre et savoir être. La cérémonie du thé ? S’essayer sans risque majeur à devenir celui que l’on pourrait être. Naître cent fois et disparaître, dans un nuage de fumée, en même temps, le temps d’une gorgée humée.

Etre en n’étant pas. Dire en ne disant pas. Montrer en cachant. Ouvrir en fermant… Encore l’image et le réel du paravent déplacé... Tenter de se maintenir, immobile et en mouvement. Si possible pas trop loin d’un centre virtuel des quatre points cardinaux, quatre directions au moins, comme toujours, ou presque au Japon.

Au seuil de ce qui signe le franchissement des limites et permet de le marquer. Dans un style tout à sa source d’inspiration de l’instant, une esthétique où l’ombre prime sur la lumière. Ni plus ni moins. Une atomisation sans fin du réel où le vide surgirait à chaque respiration du monde, où tout par conséquent, dans la coexistence des contraires, apparaîtrait ici et maintenant. Pour mieux perdre connaissance ? Se voilant et se dévoilant en même temps… « Ils sont sans parole / l’hôte l’invité / et le chrysanthème blanc » (Ryôta)... Là où, tout ayant été dit, resterait absolument à exprimer, au cœur de sentiments esthétiques singuliers, dans le fil d’une énigme mobile. Tissage sans fin de tout et de rien. Fétichisation du vide une étrangeté au quotidien. En marge de toutes les transitions, là où ni la parole ni le silence ne font obstacle. Là où la supposée réalité des choses se mue instantanément en écriture de la vie. Tissages précautionneux d’une harmonie soucieuse de ne pas opposer les contraires. Ni trop, ni trop peu, jusqu’à l’excès dans la mesure. Au risque de l’explosion du cadre, de la perte de maîtrise. A l’image des secousses sismiques qui rythment chaque semaine la terre japonaise, l’existence du collectif japonais.

L’ombre d’un papillon convulsif… De la tentation de l’inanimé aux sources d’une énergie sismique, bien que contenue. Une subtilité vive qui confinerait à la folie ? C’est tout l’intérêt. L’union des contraires sans la confusion. Avec une sorte de maniérisme que nous mirons, et qui nous regarde, au-delà des ridicules. Une sensibilité (japonaise) tendant à familiariser l’inconnu, à explorer l’énigmatique. Un instant de beauté serait en même temps un signe, une trace et une promesse. Difficile de rêver plus belle illusion ! Entre un passé flou et l’incertitude des temps à venir, les pas travaillés du jardinier ne font qu’effleurer le sol. L’instant esthétique du Japon éternel est un flash en cascade, ordonné au-delà des consensus, mais capable de tout.

D’où l’éventail infiniment varié malgré l’unicité apparente d’un style, des figures de cette art de vivre, de cette écriture du moment vécu, de la poétique nippone classique, jusque dans ses outrances modernistes. D’où également les contre attitudes suscitées, entre répulsion et attirance, symptôme et sublimation, fascination et dégoût, crudité et ritualisation.

Dessinant les limites subtiles d’un espace de transitions minutieuses, les arts traditionnels du Japon allient une religiosité fossile et les forces civilisatrices les plus audacieuse. Toujours dans un espace faits d’entre-deux (et ainsi de suite). Une fossilisation vivante… Le bel objet se donne à voir entre la violence de l’actuel, l’animisme et le bouddhisme, les objets rares du quotidien et une fascination héroïque pour la mort, la sauvagerie sauvage et les jaillissements d’hémoglobine, une éthique du geste parfait et un raffinement sans nom. Un univers esthétique hautement sensoriel, à la mesure du trouble qui en émane. Le temps d’un regard qui reviendrait d’avoir vu le néant. Les œuvres aimées du Japon nous touchent, sans qu’on y pense, comme dans un écran de fumée. Des représentations en train de se faire, au moment où on les vit (le thé, un dessin sur un paravent, les fleurs, les objets décoratifs, le sabre, les jardins, l’arc, la calligraphie, etc.). A l’instant où on sent confusément une présence en suspens, absolument libre dans le cadre imposé. Une expérience plus physique, plus sensorielle qu’on imagine. Comme la sublimation naît des perceptions corporelles originelles. Ainsi, la découverte du Japon, intime, produit un trouble qui n’en finit pas. Le « tigre noir » se refuse à toute tentative d’analyse fermée qui comblerait le manque. De là l’usage immodéré des silences par Puccini dans sa Butterfly. Dès lors, comment ne pas se perdre dans ce lac insondable? Les nuances colorées d’une orchidée expriment sans un mot une esthétique qui ne prétendrait rien comprendre, rien n’expliquer. Une représentation de l’irreprésentable. Un mi dire de l’indicible. Un métalangage oscillant entre une sensorialité épurée et une intellectualisation folle, en tout et partout. L’esthétique japonaise transporte, ailleurs, autrement. Transe. Portage. Pointage aussi... Une emprise du non sens, au-delà du sens, en amont des mots. Exprimer pour ne pas le dire. A la place, dans l’absence d’une présence ? Avant que les premières représentations ne viennent. Aux origines de l’originaire ? Après que les mots s’en soient allés. Entre l’apparition, et la disparition, d’un sujet pris sur le vif de son vide. Avant l’espoir d’un hypothétique retour vers des terres étrangement familières. Entre la beauté du vide taoïste et un système de codifications sophistiquées. L’esthétique japonaise évoque aussi, sans le nommer, le mot de la fin, comme un éternel recommencement, une renaissance ravissante, un origine à fonder. La grâce de la vacuité ? Pas seulement. Un seul vers, une syllabe qui dirait tout ? Fuir, là-bas (Mallarmé)… Partir afin de trouver. Un rêve de poète dans un monde inhumain. Une promesse irréalisable… Il faudrait sans doute que tout change pour que rien ne change (Lampedusa). A moins, dirait ironiquement un moine zen, que ce ne soit le contraire. Le moment japonais en esthétique s’apparente aux sensations troubles d’un dormeur qui se réveille, doucement mais sûrement, péniblement même. Entre deux eaux. Un rêveur doutant à moitié d’être en vie, ensommeillé, incapable de s’exprimer, revenant à lui non sans peine, étant et n’étant pas, incarnation de ce qui n’a pas de chair, vide qui se remplit à mesure, distance qui se creuse avec l’antériorité, conscience réflexive qui revient à elle non sans mal…

L’esthétique japonaise vise, sans la visée, cette beauté de l’incomplétude, pour le temps qui reste, entre deux spectres. Elle a beau jeu… Un transfert de sensorialité suspendu hors du temps. L’espoir insensé d’un instant d’éternité qui serait en même temps, la réminiscence sensorielle de l’objet perdu, et de la redécouverte de l’objet et de l’invention d’un autre. Proust utilise d’ailleurs la métaphore des paperolles japonaises qui se déploient une fois immergées. Impossible avant cela d’en imaginer la richesse. Une opération particulière est requise pour en jouir. La mémoire vivante du désir et les rêves oubliés de l’enfance (Rêves, le film testament de Kurosawa) vaut toutes les grandes vérités, à condition de s’en donner les moyens. La poésie d’un instant, d’une sensation, d’un mot, vaut bien des leçons sérieuses, les livres savants, les tables des matières, les dictionnaires qu’on nous inflige. En marge (le « en »)… Les paperolles japonaises se taisent, cerfs-volants du sensible. Mais c’est alors, après coup, qu’elles révèlent leurs trésors. De même que le vent offre aux fleurs de cerisiers leurs trajectoires uniques, entre la fugacité et le sentiment de continuité. Un instant de liberté suspendue? Les japonais, privilégiant le sentir au connaître et l’éphémère à l’impérissable, raffolent des cerisiers, leurs arbres fétiches, véritables totems esthétiques d’une culture revendiquée au quotidien. L’esthétique japonaise préfère le papier, le tissu et le bois plutôt au marbre et à la pierre. Un pique-nique sous un cerisier : le summum ! Les phrases en deux mots plutôt que les longs paragraphes. Les toutes petites choses de rien du tout, surtout... Tellement « japonaise » au fond, l’idée que pour toutes ces raisons, notre existence est une œuvre d’art à produire, à développer. Une création en elle-même, pas la moindre. Une secrète exigence. Une œuvre à créer : nos instants d’existence, à chaque moment qui s’enfuie déjà. Ce qui compterait le plus… Entre une demande abusive d’amour, le sentiment envahissant de l’abîme, la servitude vis à vis des objets, les attaques et les satisfactions. Notre petite vie. Une œuvre unique, qui se cherche. Une trajectoire d’inconnu que notre « lac intérieur » contribuerait à accueillir dans la « neige », à chaque moment d’un temps qui porte et épuise. Une création artistique et un art de vivre. Le must de l’esthétique japonaise : rêver que le souffle d’une flûte en bambou dirait tout et rien, ni tout, ni rien, en même temps, tel le vide du sablier qui se remplit. Entendons-nous. Il s’agit de faire naître quelque chose plutôt que rien. Y compris en ce qui concerne chacun, dans son être. Naissance, renaissance, transfiguration. Liberté sacrée de créer, de se créer à partir des sources, autrement, en présence des autres. Métamorphoses du temps et de la mort. Un art de vivre qui erre à la lisière du sens artistique de type « japonicus », tout en retenu, avec une fureur à la mesure des émois prégénitaux transformés. La violence sublimée, jusque dans l’excès des contraintes et des codes. Incorporation, identification, introjection, mais aussi projection… Entre un Surmoi sadique et un idéal du moi tyrannique. De l’excorporation à la décorporation… Du créatif dans le répétitif. De la libération sublimatoire aux sources du trauma, aux commencements des rythmes amniotiques. Le renouveau de l’univers, des étoiles dans le ciel comme de son espace intérieur, comme dans un bol de thé ou dans l’agencement pas si libre des dalles dans l’herbe d’un jardin imaginaire. Le chamboulement de tout ce à quoi on croyait, simplement, à la vue d’un vol de grues cendrées. Tout discours, avant, pendant, après : superflu. Il suffit d’ouvrir les yeux, une fois, pour commencer. Vivre, dormir, rêver, se réveiller… Sentir ce qui se passe, libre enfin, ou presque. Sentir que l’on fait partie d’un tout, où ce qui ne se passe pas vaut bien ce qui se passe. Goûter ce qui advient comme ce qui n’advient pas. Une liberté de se créer de la liberté. Effectivement, l’esthétique japonaise refuse les hiérarchies et les valeurs faussement rassurantes. Laissant de côté toute dictature académique préétablie, elle admet que tout ait un sens, à partir d’une foule de codifications complexes, conditions ultimes de son expression. Vive le caractère indéterminé, indéfinissable, indicible du beau ! « The rest is silence » (Shakespeare, Hamlet)… Un silence « japonais » qui dévoile à chacun sa sensibilité cachée et fait de l’existence une œuvre libre de devenir. « Silencio » (David Lynch, Mulholand drive)…

Les beaux arts japonais découvrent un art de se vivre loin des fantasmes occidentaux, d’un certain travail de culture, même en mal d’exotisme. L’esthétique japonaise formule le rêve vain d’un ailleurs improbable. Ce qui pourrait amener chacun à se réaliser, tel un artiste. Libéré de son Moi, poète réconcilié avec le monde et les souvenirs écrans de son enfance. Un soleil rouge qui embraserait tout l’horizon, dans l’espace qui relie et sépare tous les contraires... Aux bords vertigineux de la créativité infantile. Sur les rives de « l’incréé » que nous manquons rarement « d’inemployé » (A. Green). A partir de là, le refus de la chose japonaise se fixent sur les certitudes grandiloquentes, les critères habituels de la pensée occidentale et les bases mêmes de la morale judéo-chrétienne. Quant aux barèmes de l’histoire de l’art et aux principes esthétiques institués, inutile d’y songer. L’art japonais constitue un îlot de terre d’où l’énigmatique ne cesse d’émerger, avec une force inouïe. Soleil rouge immuable, qui n’en finit pas de se lever. Telle une ombre dans l’océan, naturellement mouvante. A l’horizon s’illuminant de pourpre de l’archer zen qui ne vise pas sa cible mais, libre de devenir son propre poète, conduit son trait jusqu’à lui-même (telle l’interprétation du concertiste, voire, parfois, du psychanalyste). L’arroseur arrosé ! A travers le sillage d’une flèche, l’archer tente d’avenir, instantanément, après de patientes années de labeur. Une recherche aléatoire, comme le parcours improbables des quanta ou autres photons, qui « portent » la lumière et animent l’univers (vide et matière). Une visée de qui est visé, de manière inépuisable, en vue d’unifier l’espace d’un instant, l’ombre de son Moi et la diversité impensable du monde. A la rencontre incertaine des ombres vivantes de l’existence, dans l’ici et maintenant d’une sensorialité non discursive, là-bas où tout resterait à créer, à chaque instant : «Une journée sans un mot / j’ai montré / l’ombre d’un papillon » (Ozaki Hôsai, 1885-1926)… Au cœur de ces saisissements japonais déréalisants, où le presque rien devient quelque chose d’autre. Comme dans un duo de flûtes dont « l’un des joueurs aurait le malheur de rendre son dernier souffle » (Ihara Saikaku, Histoire de Gengobei, 1693). Etrange conception esthétique de la volupté. Du japonais pur jus. Le flûtiste est un tueur. L’escrimeur est un poète en herbe. Quelle différence ? Comme les flocons de neige sur les cerisiers en fleur ou une tache de sang sur un drap ou un étendard blanc. C’est le drapeau japonais : cercle rouge sur fond blanc, à la fois solaire et sanguinolent. Il suffit d’ouvrir les oreilles, les yeux, la mémoire, la liberté d’imaginer, de vivre, de créer, en se souvenant de ce qu’il est impossible d’oublier, dès le début, déjà. L’existence est peut-être un voyage en pure perte. Bon, et alors ? Nous pouvons compter avec la contemplation naïve des jardins japonais. Enfin une activité inutile à même de balayer avec joie, devant nos portes. Au revoir, chère mélancolie. A dieu… Un soleil rouge chasse un soleil noir. Un tigre noir surgit au cœur du silence de ces jardins surnaturels. Besoin de rien. Les saisons et les contrastes de lumière se suivent, variant à l’infini. Indécence de la pensée. La paix de l’abîme… Vous doutez encore ? Ce serait trop beau si c’était vrai ? Reste la possibilité de nos pas dans ces traces, là-bas. Sublime dilatation de l’être et dilution progressive des limites du moi. Incorporation de l’espace. Identification à l’absence, dans l’espace temps du plaisir esthétique. Aller et retour partant du narcissisme primaire. Le tremblement même de l’existence, entre l’ombre projetée d’un branchage, d’une feuille, sur les graviers et les gouttes de rosée au matin brumeux… La sensibilité ouverte sur le monde, dans l’instant. Un pétale d’iris volette avant de s’écraser, tranquillement. Voilà un moment japonais. Son génie à l’état brut, presque surnaturel : rendre le tout équivalent aux détails. Les petites couleurs comme les effets d’ensemble, le sable et l’eau, les buissons comme des vagues et les cailloux sur la route comme des îlots de vie. « Silencio » ! Tout est là. Rien, aussi. Une passerelle secrète, voie de passage imperceptible entre le vide et autre chose encore, d’où la forme jouirait d’elle-même, source intarissable de sens, d’interrogation de liberté, d’émotions, d’inconnu. Un enchantement liant et séparant le désenchantement, sans clivage. Une scène originaire intemporelle et labyrinthique, dont la cérémonie des bouquets de fleur témoigne prodigieusement. Un art de la composition. Une création perpétuelle, en train de se faire et sur le point de se défaire, inépuisable, arborescente. Une farce pleine de gravité, aussi. Idem pour le combat ritualisé à outrance, des samouraïs. Rien de très grave non plus. Après tout, un moine en train de méditer peut prêter à sourire. D’ailleurs, rien n’aurait l’importance qu’on lui prête. Ni les sujets graves, ni les détails anodins. Les rires sont aussi indécents que les larmes (voire plus), hors-sujets, obscènes. Les aléas d’un réel bien présent. Le fantas(ma)tique se loge dans l’intervalle, à la lisière (en) de ce qui unit le réel à l’envers du monde. Comme les rivières de sperme que les estampes japonaises, sublimations désexualisées et resexualisées à la fois, offrent, suspension théâtralisée du temps et de l’irreprésentable, dans un espace réel, imaginaire, symbolique. Ce que les grognements sur deux cordes vocales des moines expriment encore d’une autre manière, sans parole inutile, ni émotion superflue. L’abandon de toute fausse consistance… Autant d’incantations qui renvoient à la mise en mouvement, du bas vers le haut, des forces contraires du monde dans lequel nous flottons. Un monde réel et hallucinatoire, énigmatique. Les Contes de la lune vague après la pluie (Mizoguchi) : ni triste, ni drôle... Comme le chant des moines ou la pornographie des estampes. Sublimes, familiers, bizarres, inquiétants. Ainsi, l’esthétique japonaise, tentée de tout codifier, ne défend rien, n’affirme rien. Inutile de s’arc-bouter sur nos concepts habituels. Au diable ceux qui se prennent au sérieux, « respectueux » de ce qu’ils aiment. Ne parlons même pas des idolâtres…

Un moine zen se moque autant des sots que des censeurs. Il rit des admirateurs béats comme des cyniques ; de la canicule comme du gel à pierre fendre. Il sourit aux ignares comme aux savants. Il se moque des fous autant que des sages, de l’averse tropicale comme de la sécheresse, de toutes les illusions, à commencer par lui-même, ne feignant même pas de se prétendre maître (contrairement au chat de Mallarmé). Tout en don de sentiment et gain de liberté. Sublime empathie, impudente et irrévérencieuse, dans le reflet sensoriel du crissement des kimonos et de la senteur des aiguilles de pin, entre l’ouverture de l’espace par les paravents et la teinte changeante des écailles de perche dans la rivière… « Profond / plus profond encore / dans les montagnes bleues » (Taneda Santôka, 1882-1940)… Impossible dès lors de rester sourd aux invitations libératoires à métamorphoser l’espace de la musique japonaise. Libération d’une fièvre créatrice, au diapason d’un je /univers fugitivement unifié. La réalité prise sur le vif d’un imaginaire libéré. D’où ce jeu (de la transition des « je ») qui inspire la peinture « flottante » des paravents, entre deux temps, entre deux espaces (l’empire du « ma »)… Extraordinaire illusion d’une création, à partir des objets les plus familiers et des sujets les plus ambitieux. Un nouvel engendrement du monde, d’où surgissent de belles beautés, à la limite de l’abstraction, nous entraînant avec elles dans le sillage de sentiments artistiques qui aspirent même la lumière (la forêt des premiers chants de la Divine Comédie) comme pour mieux la recréer dans l’ombre. Comme pour la redistribuer, en mille éclats susceptibles de nous amener à voir, à sentir, à entendre autrement, à prendre toute la mesure de la sentence de Nietzsche : « l’art vaut mieux que la vérité ». Mieux. En tous cas, çà vaut la peine. Déjà çà. De toutes façons, rien ne dure, si ce n’est le renouvellement attendu et variable des saisons, des lunes, des éclipses, de la course des étoiles, des marées, des tremblements de terres, des rituels du quotidien… Mieux encore que l’exaltation du vide d’inspiration bouddhique, l’esthétique japonaise est profondément shintoïste. Elle aspire à la coexistence pacifiée des contraires unifiés. Elle puise au cœur des paysages l’idée que le tout est bien un révélateur du particulier. Une vague : l’infini. Un gravillon, une montagne. Un coup de sabre : le bruit du vent dans les érables en automne. Une poétique de l’ultime, dans la simplicité, délibérément au ras des pâquerettes. Une esthétique absolument éthique. Dans le sillage de cet espace vide qui, dans les temples et autres sanctuaires, délimité par quatre poteaux rouges (les quatre points cardinaux et les quatre éléments chinois) crée l’espace du sacré. Mise en scène du vif du vivant. Un espace invisible où les divinités ont la liberté, l’espace bordé de liens (en marge : « en ») de se transporter, pour advenir. Un espace créatif où le sacré adviendrait au sein de rien, ne se donnant pas en spectacle. Saisissement et dessaisissement. Transports immobiles. Naissance et renaissance hors du temps. Invention et refondation perpétuelle d’un « incréé » à recréer à partir de rien, ou presque. Construction et déconstruction de l’espace dans le temps. Mesure et démesure de toutes choses. L’intérieur du lac de l’esthétique japonaise est une scène vivante où l’impermanence des objets (pilier fondamental du bouddhisme), internes ou extérieurs, réels ou imaginaires, petits et grands, précieux ou communs, s’affirme. Confirmation par l’absurde de l’inconsistance des limites et du flou des espaces, en écho à l’irréalité du réel bien présent. D’où cette sensibilité « japonaise », cette beauté de presque rien, prête à bruire, jusque dans l’éphémère du plaisir de sentir, simplement, une fraction de seconde, de se sentir en vie. Dans le tissage des contraires. Entre deux (ma) : peur et désir, nature et culture, beauté et terreur, paix et angoisse, petitesse et grandeur, tristesse et bien-être, pulsions et dérivations, douceur et laideur, modestie et arrogance, noblesse et trivialité… Depuis la naissance jusqu’à la mort. Du beau qui s’auto-engendre. Comme dans le face à face tragique d’un combat à la lance, une fois pour toutes, jusque dans l’éclair d’un jaillissement inénarrable (mi-orgasme / mi-agonie). Au souffle rêvé du printemps, entre la brise automnale et les brumes givrées de l’hiver… Tel l’exil assourdissant de celui qui s’en va, vieux et malade, sans se retourner, finir sa vie, plus ou moins volontairement, dans la montagne (La Balade de Narajama). D’où encore, l’efficacité admirable des lames de sabres japonais (dont la facture n’a pas varié pendant près de mille ans), comme la précision du vol d’un oiseau, qui plonge pour se désaltérer dans la fontaine au petit matin. Telle la splendeur si spéciale (comme les « rayons spéciaux» du Temps retrouvé de Proust) des armures de samouraï, servant autant à protéger qu’à être vues, donc spectaculaires, effrayantes, à la fois réelles et surnaturelles, signes abstraits de vertus intemporelles et boucliers contre les flèches des ennemis. D’où la beauté également, des gardes de sable (tsuba), véritables chef-d’œuvres de minutie, comparées par les spécialistes à des tableaux de maîtres (en métal), due à la collaboration artistique des ciseleurs et autres laqueurs. D’où toujours, la métamorphose des poignées de sabre (kazari same) en œuvres d’art, objets de présentation pour les grandes occasions, hors de prix. Quant aux luxueux éventails (gunsen uchiwa) des anciens seigneurs de la guerre, leur raffinement fou ne doit pas faire oublier que servant de faire valoir, ils avaient aussi pour utilité de transmettre des ordres sur le champ de bataille, lorsqu’ils ne servaient pas à parer une attaque par un mouvement chorégraphique unique (une seule chance, pas deux).

L’âme de la culture japonaise : paradoxale, insaisissable, impossible à analyser… Ici, l’ombre prime. A condition d’épouser, à distance et avec la modestie qui convient, le sujet. L’audace du samouraï s’incarne justement dans sa capacité à faire face aux risques de vivre, à la peur, à la mort certaines des êtres, sans sourciller, comme si de rien n’était. Un art de vivre ? Un art de mourir aussi, en témoigne la mythique cérémonie du Seppuku (Hara-kiri dans sa version grand public). Désespérément téméraire ! Les sacrifices préhistoriques renvoient aux immolations bouddhistes comme à la peur viscérale des fantômes. Rien ne serait possible sans le Bushido, la voie du guerrier (un soldat de la vie à la fois escrimeur, archer, poète, peintre, musicien, acteur, moine, amant, etc.) ? Entre l’agressivité positive de l’animisme shintoïste et le sens du sacrifice confucéen. Etre plus qu’un homme, à défaut d’être moins qu’un homme (Aristote) ? Sans doute. Tout plutôt que la honte. Même l’ascèse permettrait de fuir l’Eros. Moins un « miroir viril » que l’idéal d’un art de vivre sans passion, dans la maîtrise des pulsions, dans la fréquentation préparatoire avec la mort, non sans une pointe masochiste et mélancolique de haine de soi… L’amour du beau et des valeurs dont la noblesse évite la subversion des passions trop humaine. Apollon versus Dionysos ? L’illusion virile contre l’impureté de la mort et le sacrifice ascétique contre les errances de la chair. Ainsi, lors du suicide rituel (que Mishima a été jusqu’à mettre en scène devant les caméras de télévision), le sabre-poignard-phallus se retourne-t-il contre le corps maternel, dans le ventre.

Sans oublier la figure, sublime et pathétique, de la Geisha (« personne de l’art »), à la fois icône et putain, courtisane vénitienne et dame de compagnie chinoise, vierge primitive et ensorceleuse antique, nymphe sauvage et vestale savante, poupée sadomasochiste et porcelaine de collection… Trente fois plutôt qu’une, enveloppée, masquée, drapée, statufiée, dans un kimono impensable. Incroyable objet/sujet construit de toutes pièces dans la pure (illusoire) tradition, bela figura, artistique, érotique, mystique, maternelle, artistique, androgyne, fardée et poudrée, morbide parfois… A la limite, comme en toute chose de l’esthétique japonaise, de l’abstraction, s’il n’y avait sa nuque, la racine de la coiffure dans le haut du cou, la blancheur de la peau ciselée par le noir des cheveux. La geisha, figure humaine, trop humaine, inhumaine, ce qu’il faut, quand il faut, là où il faut : « Rêvant chaque année / aux chrysanthèmes / rêvé par eux » (Masaoka Shiki, 1867-1902)… Une amie et une ennemie de la volupté. L’amie ? Une invitation métaphorique à créer du plaisir ou (et) à se recréer dans le plaisir. Plaire ? Pour rester libre de s’échapper des dialectiques trompeuses de la séduction (le joli), voire du refus de la séduction (le beau). Vivre. Rêver.

Avec le déchaînement d’Eros à la mesure du poids des interdits de la « chose japonaise ». De là, la beauté étrange de la cérémonie du thé qui joue avec l’idée réelle d’un écoulement dont la valeur imaginaire et la symbolique se fragmentent en mille sensations paradoxales et autant d’interprétations possible. Le thé qui bruit ? Entre les premiers bruits amniotiques, le souvenir oublié des premières sonorités anatomiques. Au milieu d’une rivière où se feraient entendre dans la nuit les coassements des batraciens comme le chant des rossignols. Des spasmes intestinaux (chers aux auteurs de haikus) aux cloches sacrées (chères aux moines). De même que l’esthétique japonaise confond très justement le son de la flèche qui déchire le ciel avec le sifflement ancestral du sabre lorsque le sang (ou les bambous servant à l’entraînement des samouraïs) se met à jaillir. D’écoulements en écoulements, la vie s’éternise, imperturbablement, et parfois s’interrompt… Une histoire de fluides et d’énergies depuis la nuit des temps… « La première tasse humecte ma bouche et mon corps. La deuxième efface ma solitude. La troisième tasse allonge mon esprit. La quatrième me réchauffe jusqu’à l’excès. La cinquième me purifie jusqu’au fond de moi-même. La sixième me rend égal aux immortels. La septième m’invite à m’arrêter. » (LuTung, « Japon au-delà des montagnes »). Rien ne manque. C’est le chant de la terre au cœur du « Ma », cet entre-deux qui régit toutes choses. Tout ce qui pourrait advenir. Tout ce qui vient, demeure, s’évanouit, se présente ou s’absente, toujours dans l’intervalle, la scansion, au milieu, à mi-chemin, d’une limite à l’autre. D’où les recouvrements possible et impossible à la fois, ni l’un ni l’autre… D’où les défaites qui n’en sont pas et les victoires qui le sont et ne le sont pas, entre deux… Toute l’esthétique japonaise s’inspire de cette déchirure de la trame du monde qui donne éternellement une multitude de fragments décentrés. Allez, pas de regrets… «Si je mourrais demain, que pourrais-je regretter ? / Lorsque les os se dessèchent au soleil, le temps de la splendeur à jamais révolu ? / Telle est la vie ! Donne-moi une tasse de saké ! » (Contes du monde flottant, Asai Ryoî)… Une poétique qui se complaît dans l’intervalle (encore le « Ma ») qui imprègne le « monde flottant », dans cette distance flottante au sein de toutes choses, des signes, des sens. D’où le déhanchement des orchidées de l’art des bouquets (ikebana), en guise d’atomisation du réel. Car ici chaque détail équivaut au tout, comme autant de reflets indépendants d’une présence réaffirmée au monde, dans un mouvement qui « consiste essentiellement dans le battement d’une aile d’oiseau » (Lacan). Par petites touches frémissantes, glissantes. Eloge des fragments. Séparer et lier : même combat perdu d’avance. Ce qui compte c’est le « En » : la marge, la bordure, le liseré, le hasard des « coïncidences » (mais aussi le destin, le lien, le mariage : un même mot n’a jamais qu’une signification)… Entre deux toujours… Dans l’intervalle. Entre le ne pas tout dire et (encore moins) le tout comprendre. Sans négliger un petit sourire en coin, qui en dit long même sur un mode défensif : « à la japonaise » (plutôt pleurer à chaudes larmes que de verser dans l’obscénité du rire franc et massif)…

Pour autant, la jouissance esthétique ne se résume pas à quelque préambule amoureux, ni à l’instinct de reproduction, ni au déchaînement des pulsions, ni à une activité désincarnée ni à l’égarement des fantasmes. Le moment esthétique, entre l’imitation de la nature et les transgressions de la culture, ouvre l’espace frémissant d’un rêve qui traduit les contradictions de l’existence et la beauté du monde. Un empire des cinq sens dessinant une pause entre l’horreur et l’écoulement du temps. Entre la confusion des émotions, le miroir vertigineux des astres, et un langage oublié des corps. Un Empire des sens traversé de refoulements et alimenté par les transmutations économiques qui le constituent (déni, toute-puissance, effraction, inversion, perte des limites, transgression, projection, clivage, régression absolue). Comme les contrastes changeant de la lumière du jour en fonction des angles de vue, des moments, des saisons, de l’air du temps, de l’humeur, des présences… Lumières et ombres se reflétant dans le réel, rêverie en vrai au-delà des cinq sens, dans toute chose, même infime. Impressions inoubliables à la lueur des sonorités infiniment variables d’une simple fontaine en bambou. Comme l’apparition furtive des couleurs d’un tatouage se métamorphose, aux rythmes des mouvements de cette chair que le moi-peau recouvre et contient. Aux cris de la flûte japonaise libérant l’oreille de celui qui , ébahi, en découvre la force subtile, jusqu’aux inflexions minutieuses du poignet de l’artiste calligraphe, dont le pinceau traverse le ciel au fil de son encre noire. D’où l’invention prodigieuse du Kabuki, né au Japon au XVII° siècle (Ka le chant, Bu la danse, Ki le théâtre), à la fois spectacle noble et populaire (comme La Flûte enchantée), trésor national et expression vivante, tradition vivante et stigmate d’un passé révolu, interprétable, à l’infini. Kabuki signifie : « art de la vie ». Quant au thé vert en poudre, (le cha élaboré par un moine du XII° siècle) versé dans un peu d’eau, battu par un fouet, c’est à partir de l’admirable céramique du bol (chawan) saisi à deux mains qu’il libère les offrandes de son essence sensible. Ce qui ne pourrait s’exprimer autrement, à la frontière du sublime, là où le réel redevient méconnaissable. Petites îles à peine reconnaissables, sous un ciel obscurci par les nuages de cendres volcaniques… D’un volcan sur le point d’exploser à son endormissement, comme la révélation d’un secret en masque un autre. Entre deux. Une dialectique « d’égarement et de retour » (Y. Bonnefoy, à propos des haïkus). Comme « le flash d’une photo que l’on prendrait très soigneusement, mais en ayant omis de mettre une pellicule dans l’appareil » (Roland Barthes, à propos des haïkus)… Un archipel hétérogène d’illusions magnifiques. « Là où le coucou / a disparu : il y a une île » (Bashô)… Un travail de culture, tout aux bords, permanent. Une écriture de la vie, dans l’instant, simple, légère, profonde. Une esthétique puisant sa diversité jubilatoire aux sources insaisissables d’une origine qui ne cesse d’être fondée. Un appel aux muses du quotidien, insaisissables comme les beautés d’exception et les hideurs banales. Entre le trop-plein et le manque, la sauvagerie et la tendresse, la vengeance et la réparation. Là où tout bruit, avec la précision silencieuse d’un horloger… Un archipel de sens, qui identifie l’existence à un art, de vivre. Aux limites de l’évanouissement ? A travers le filtre et les codes mystérieux d’une visée involontaire du beau, entre une minutieuse esthétisation des traumas et l’héritage désexualisé des émois polymorphes. Comme les premiers peintres imprégnés de chamanisme, explorateurs d’inconnus éclairant leur voyage au bout de la nuit d’une flamme sur le point de s’éteindre. Ombres qui rôdent.

 


Tous les haïkus cités sont extraits d’une très belle et très sobre anthologie (traduction de Corinne Atlan et Zéno Bianu), Gallimard, 2002.

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