«Certains écrivains ne sont nés que pour aider un autre écrivain à écrire une seule phrase »

Ernest Hemingway (E.H.)

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La beauté voisine avec le silence. La justesse de certaines paroles, aussi. L’écriture d’une vie ? Au-delà des souffrances, et de la mort. Avec Hemingway, un univers créateur surmonte la peur, la douleur, la décrépitude. A travers l’intrication impressionnante d’un style, d’un homme et d’une œuvre. Echos énigmatiques, en mots et en images, comme le jeu subjectif des miroirs de l’existence. De paroles en mots, d’un sujet l’autre.

Une secrète invitation à prendre la plume, tout au respect de certaines expériences fondatrices.

 

Autant en emporte l’esprit de ceux qui auront compté, de leurs œuvres, de leurs vies, autant de nouveaux mondes, d’autres visions, de nouveaux langages, de rêves changés, de métamorphoses.

A distance des légendes simplistes et de l’hagiographie. Loin des mascarades et de l’idéalisation. En se gardant ici des fanfaronnades du personnage. Du culte aveugle des maîtres anciens, non moins. En évitant de trop en dire. Hemingway, un baroudeur au grand cœur ? Mystère. Un Don Quichotte des Caraïbes ? Difficile à contredire. D’ailleurs, «ce qu’un homme veut dire n’est pas toujours immédiatement perceptible dans ce qu’il écrit. » (E.H). Premièrement, ne pas s’égarer. A défaut de s’y retrouver. Entre le génie médiatique, le prince alcoolique de l’auto fiction, le dépressif d’une famille de suicidaires, le reporter présent là où çà chauffe, etc. Surtout ne pas se perdre en route.

Mais encore ? Une œuvre unique. Une écriture démesurée, passionnante. Un style dans le vif du vivant. Une textualité qui décrirait tout. Sans taire l’indicible, si ce n’est par choix littéraire. Un style de la vie rêvée, au risque de se rompre le cou (Baudelaire). Avant tout : « être simplement un écrivain, et jugé comme tel » (E. H)… Après tout, la vraie vie, c’est aussi la littérature. Quand les choses se mettent à parler, à entrer en vibrations, à s’associer. Invitations infinies à la lettre, aux mots et aux choses. Ceux, et ce que l’on aime, en phrasés. De même que la finalité de la vie, c’est de vivre. Au risque, qui vaut la peine, de se briser la nuque, et, à la fin, sans doute, de s’effondrer. A moins de perdre ses forces en route, d’abandonner ou de trahir ses choix ; ce pour quoi on est fait. Pire encore, au risque en partie nécessaire de perdre toutes ses plus belles illusions : « La pire des morts, c’est la perte de l’essentiel, de ce qu’on cherche vraiment. Conséquence d’un choix ou du destin, abandonner ce qu’on fait (qui détermine ce qu’on est), c’est déjà être enterré. » (E.H).

Alors, la retraite ? « - C’est le tombeau » (E.H)…. Du pur Hemingway. La plume d’une main, le doigt sur la gâchette. D’abord et toujours : le style. Direct, poignant, sans détour. Là où chaque mot touche, comme un coup de poing. Du choc esthétique aux révélations confuses. Un KO où on voit trente six images à la fois. Un chaos dont s’échapperait une sorte d’harmonie secrète.

« Hem », un dieu en écriture, sage et lointain ? L’homme brisé, colosse aux pieds d’argile. Métaphore vivante du rêve vain de l’invulnérabilité. Tragédie antique ou mélodrame de boulevard. Eternel fils ou faux « Papa » (un ses sobriquets de prédilection) ? Mystère et déguisements. Dérives du biographique et jeux d’images. Hemingway, le bon vivant en compagnie duquel on aime refaire le monde. Un camarade avec qui il est indispensable de festoyer, de rire, de trinquer en plaisantant de tout. L’ami ? Pas nécessairement. Le légendaire, à l’origine. Depuis les cinq bons kilos à sa naissance en 1899 à Oak Park, Illinois, jusqu’aux premières parties de pèche, à deux ans, autour des villages sioux, dans les sublimes paysages du nouveau monde. Entre la première blessure grave (première d’une interminable série) : un bâton dans la gorge qui manque de le tuer, à sept ans… et son premier fusil de chasse, offert par son père, pour ses dix ans.

De préfigurations en prémices, et de mythes en réalités. Recommencements de ce qui finit par arriver, dès avant la naissance, de générations après générations. Répétition ou création ? Plagiat ou invention ? Les grands ont une réponse à tout ou presque : « Nous naissons avec tout notre avoir et nous ne changeons jamais. Nous n’acquérons jamais rien de nouveau. Nous sommes complet dès le début.» (E.H)… « Complet », avec l’aide de nos chers géniteurs.

Comme « d’avoir » un père avec un peu de sang indien, « nerveux », chasseur, dépressif, pêcheur, collectionneur, médecin.

Et une mère froide, puritaine, musicienne, fortunée, cultivée, bizarre, habillant le petit Ernest en fille et jouant à le jumeler avec l’aînée (Marcelline, née l’année précédente, la première de cinq). Après tout, « ce qui peut arriver de mieux à un écrivain, c’est de vivre une enfance malheureuse.» (E.H). Dont acte. Une enfance, malheureuse ? Mensonges autobiographiques. Ecrans de fumée. Vérité biographique inaccessible. Hem enfonce le clou, non sans son ironie habituelle :

« -J’ai eu une enfance très heureuse. Je n’étais pas bon au football, mais çà ne fait pas une enfance malheureuse, n’est-ce pas ? » (E.H)… Avis aux navigateurs.

Rien ne compte autant que d’écrire, sans finalité préétablie. Une écriture non exhaustive. La vérité étant insaisissable, par essence. Il n’y aurait qu’à se servir ? A partir d’un sens rare et contagieux de l’observation fine. Puiser dans les fumées de son enfance, pour en sauver un soupir. Une nouvelle, pour chaque vestige du temps réveillé. Un livre pour chaque constellation de souvenirs. Un paragraphe pour les incontournables, formateurs, oniriques, légendaires, de l’existence. Avec ses blancs et ses moments clefs. Travail de la mémoire, aux croisées des chemins. « (…) Ecrire lorsque l’on sait quelque chose, et non avant ; ni trop longtemps après… » (E.H).

Ainsi, l’épisode de Fossalta di Piave, où Hemingway est grièvement blessé au front, le Huit juillet 1918. Le début d’un interminable exil volontaire. Instants créateurs fondamentaux, parmi d’autres. Il a dix-neuf ans et imagine en les incarnant, les métamorphoses ultérieures. Le journaliste devient écrivain, quand le beau jeune homme héroïque (« le genre par qui hommes, femmes, enfants et chiens sont attirés » (Gertrude Stein)), choisit les horreurs de la guerre. En pleine face ! Le jeune américain se rêve citoyen du monde. Face aux ténèbres. Traumatisé, insomniaque, hanté par le vacarme des explosions, des hurlements, des images insoutenables. Tout à la douleur (qu’il traînera jusqu’à sa mort) de ses jambes déchiquetées par les cent cinquante éclats d’un obus de mortier. Sauvetage miraculeux, vue le sort de ses camarades disloqués. L’occasion, dans son lit d’hôpital, de songer aux livres à venir (L’Adieu aux armes, qui attend 1926 pour sortir). Rêver aux pages futures, et rêvé par elles. Déjà une seule phrase, et ce serait bien beau. Une phrase, mais qui sonnerait juste. Ou alors, un mot, mais vrai. Tout serait alors pardonné, réalisé, assumé, accompli, engendré... Un art de l’ellipse (concept cher au vrai-faux camarade Malraux). La recherche, en somme, de toute une vie.

A la fin d’une nuit de beuverie, entre amis écrivains et gens de lettre, on propose un concours improvisé. Le vainqueur sera celui qui rédigera d’un trait la meilleure histoire, en six mots maximum... Hemingway l’emporte à l’unanimité : « For sale, baby shoes never worn » (Vends chaussures de bébé jamais portées) » (E.H). Il n’y aurait de belles histoires d’amour, sinon malheureuses ? La créativité du brillant espoir de son temps, s’abreuvera de cette idée phare. A partir du retour aux amourettes passionnées des jeunes années. Au sens où « toutes les choses vraiment perverses ont, à leur source, une part d’innocence » (E.H). A moins qu’il ne s’agisse du désir ardent de faire feu de tout bois. L’artiste créateur ? Un prédateur en armes. Un cannibale du repas totémique et de l’univers des formes. Inhumain ? Plus humain.

Ainsi Hemingway, bâtira un livre sur les cendres de sa passion pour son infirmière, en Italie : sa première grande « source d’innocence », Agnès Von Kurowsky . Il a dix-neuf ans, elle en a Vingt-six. Elle rompt au bout de quelques mois. Le guerrier blessé accuse le coup. Sérieusement seul, rejeté par les siens, Hem refuse de répondre aux missives de la belle perdue. Le temps de l’innocence est bien une fiction. En écrivain d’avenir, Ernest attendra quelques temps avant de rétorquer, incapable de vendre la moindre page durant trois longues années. Finalement, la réponse à Agnès vient. Au sein d’une nouvelle époustouflante, ciselée dans le marbre vivant d’une écriture plus proche de la vérité que la réalité : « Il ne l’épousa ni au printemps ni à aucune autre saison. Elle ne reçut jamais de réponse à la lettre qu’elle lui envoya de Chicago à ce sujet. Peu de temps après, il attrapa une blennorragie avec une vendeuse du rayon mercerie d’un grand magasin, en traversant Lincoln Park en taxi » (E.H). Un passage dédié aux amants transi, aux retours de flamme et autres générations d’amoureux éconduits.

A ce sujet comme en d’autres, Hemingway plie mais ne rompt pas. C’est le genre. Chassé par son père, il investit Paris. S’installe à Montparnasse, sans un sou. Peu de temps après son mariage, avec Hadley Richardson, la première de ses quatre épouses. Un an plus tard, naît l’aîné de ses trois fils, John Hadley Nicanor (Nicanor, un célèbre matador de l’époque), dît « Bumby ». Les temps son durs. « Cette année là, les pigeons du Luxembourg nous ont bien aidés, ; et j’ai appris qu’il y a des dizaines de façons d’accommoder cette chair » (E.H)… Quelques mois plus tard, Hem réussit à publier son premier livre (à trois cents exemplaires).

L’art est difficile. Tout est là, déjà avant, maintenant pour demain, impossibilité de gagner et âpreté au travail : « Tous les gens de mon âge avaient écrit un roman, et moi j’avais du mal à écrire un paragraphe » (E.H). L’écriture d’une vie ? Cent fois sur le métier, réécrire le monde, en redécouvrant, tout le temps, partout, l’impossible retranscription, l’inutile traduction, néanmoins sources de toute poésie. Quoi qu’il en soit : « tenir le coup, avec courage » (E.H). En beauté ? Avec l’obsession d’écrire des textes importants. Du pulsionnel à la sublimation ? En ne cédant pas trop sur son désir, sur ses rêves, sur sa folie d’exigence. D’une volonté consciente des forces et des écueils, en présence. Très loin, là-bas, face aux hauteurs, au bord de l’asphyxie : « Parce que nous avons eu de si grands écrivains dans le passé, un écrivain est maintenant obligé d’aller très loin. Par-delà l’endroit qu’il peut normalement atteindre, là où personne ne pourrait plus aller » (E.H). Vertigineux.

Alors, en ce sens et en d’autres, voici le temps des premières corridas et fiestas, à Pampelune (en 1924). Dans le giron d’un soleil mortel, le sillage des toreros miroite. Beauté brut de ces héros intemporels qui vivent leur vie, peut-être plus « complètement que personne » (E.H). Une vie d’errances et de dangers, de faenas en estocades, de créations éphémères en corps à corps absurdes. Rencontres déterminantes et instants d’éternité, au cœur de paradoxes permanents. La vie d’un écrivain à l’image du quotidien solitaire des toreros se préparant silencieusement dans leur chambre d’hôtel « a las cinco de la tarde » (Lorca). Surtout ne jamais trop s’éloigner de la mort. Vivre le moment sur le point de sombrer ? Au contact des taureaux de combat, « cernés de ténèbres qui crient, soleil aux deux pointes semblables » (René Char). Dans leurs traces sanglantes sur le sable, mieux qu’ailleurs. L’espace mythique et polémique de la corrida inspire Hemingway au plus haut degré, définitivement. Un coup de foudre cent fois renouvelé. La barbe blanche du maestro ? Une muleta aux quatre vents. Hem, un aficionado qui danse entre le vide et le néant, se joue en Espagne des forces de démolition (Fitzsgerald) mieux qu’ailleurs. Tout voyage contient une finalité latente que peu saisissent, chacun à sa manière. La passion dévorante du vivant figure en bonne place de toute recherche voyageuse. La tauromachie recrée pour Hem la possibilité d’un espace créateur. Les conditions symboliques, imaginaires, réelles d’un espace reliant d’un trait (d’épée ou de plume) l’impasse finale et les beautés du monde. D’un univers personnel qui nous voit naître, naissant à travers nous, comme la terre est éternelle (ou presque). Un monde d’images qui nous voit apparaître, apparaissant à travers nos vies, avant de nous reprendre à jamais.

La corrida, métaphore de la vie et de la poésie, avec ses ratages, son côté parfois horrible, mais aussi ses instables moments de grâce, ses précieuses poussières d’éternité. L’écho ici saisissant chez Hemingway, de son penchant prononcé pour l’ombre mêlée de lumière. Son goût du métissage, comme le mélange unique dans l’arène, du sang et du sable. Avec la noblesse du désespoir, des mouvements de cape aux feintes de corps que frôlent les cornes acérées du destin. Ce qui vaut encore mieux que de se mentir, ou d’oublier la joie de vivre des enfants libres de jouer. La nostalgie incarnée de cette joie profonde, sans laquelle peut-être tout n’est pas permis.

Autant que l’alegria andalouse, «l’alegria, ce bonheur si puissant, ce goût de l’intensité au mépris du risque, que rien ne peut détruire » (E.H) … Une errance joyeuse et pathétique, contre le néant, tout contre l’ennui, le temps que çà dure ? Jusqu’au sentiment d’élation. Ce qui permet de se supporter un temps. Entre la toute-puissance et la résilience.

Un certain « goût de l’intensité », jusqu’à l’extase. Juste avant la gueule de bois.

Naît alors son deuxième fils, Patrick. La mère, épousée l’année précédente (1927), c’est Pauline Pfeiffer. « Une riche garce » (E.H) qu’Ernest aimera beaucoup, avant de détester. Pauline mourra d’une attaque cérébrale en 1951, suite à une dispute téléphonique de plusieurs heures. Mais à l’époque, d’un certain point de vue, çà s’arrange plutôt. L’Adieu aux armes s’arrache à plus de quatre-vingt mille exemplaires ! Le succès, quand on l’attend moins ? Tout ne baigne pas, pour autant, dans le bonheur. Clarence, le père, se suicide, à Cinquante sept ans, avec le fusil de la guerre de Sécession, du grand père. Hemingway « manque » son père à quelques heures près. La lettre qui annonçait sa visite l’attend, non décachetée, sur le bureau, non loin de la flaque de sang nettoyé à la hâte… Peut-on se remettre de tout, à quel prix, et jusqu’à quand ? « Il faut vivre ! », hurlent les personnages fantomatiques de Tchekhov, ni convaincus, ni vraiment convainquant… Vivre sa vie, en un combat perdu d’avance ? Mais en boxant «aux frontières de l’univers » (Kafka). A condition de savoir encaisser, et de cogner dur : « Tout le monde est sur le ring. On ne survit que si on rend les coups. Je me battrai jusqu’au dernier jour et, ce jour-là, je me battrai contre moi-même, pour accepter la mort comme quelque chose de beau. La même beauté qu’on voit dimanche après dimanche dans les arènes » (E.H)… La beauté, indéfinissable, se décroche à la force des poings. C’est le « ring » impitoyable de Wagner, lieu du tragique, objet d’une créativité à la fois, puissante et misérable. L’arène des vivants et des morts. Le cercle d’un secret anneau nuptial. La circularité de la terre et du temps. Le ring ? En plein sujet.

Hem s’éloigne, immanquablement, de la riche Pauline, après la naissance de son troisième fils (Gregory , 1931). Non sans connaître une énième blessure de chasse (en compagnie de Dos Passos)... Comme un verre bien frais, après un combat de coq épouvantable et torride, Hemingway se délecte de la belle Jane Mason, propriétaire d’une maison à La Havane. Cuba s’annonce donc, entre les cuisses d’une nouvelle femme, sans bruit ni fureur : « Il faut bien nous y habituer : aux plus importantes croisées de chemins de notre vie, il n’y a pas de signalisation » (E.H)… Eternel amoureux, Ernest exulte. Ayant pris le temps d’inventer, à Key West , vraiment : la « pêche au gros ».

Poursuivant son exode érotique et littéraire, vaille que vaille. De découvertes en retrouvailles. En se dépensant sans compter. S’adonnant (çà-donnant) joyeusement aux chasses africaines sur les hauts plateaux du Ngorongoro, de préférence en galantes compagnies. Amoureux, même dubitatif, de ses femmes, comme du monde. A l’aube naissante, le jour sur le point d’apparaître, en mer ou dans la savane. Telle l’encre noir caressant la feuille blanche. Entre une origine sans cesse sur le point d’être refondée et le « fuir là-bas » mallarméen. Sans baisser la garde. Avec un art de s’acharner, à la vie à la mort, dans les arènes, sur la mer caraïbe, en brousse, ou face à sa machine à écrire. Au cœur des blancs plus ou moins noirs, plus ou moins écarlates, plus ou moins lumineux, de sa prose. Sans trahir son désir d’écrire, au moins un paragraphe indépassable. En pistant les faiblesses. D’où la consigne de « ne pas faire ce que tu n’as pas profondément envie de faire ! » (E.H., lettre à Marlène Dietrich). Vaincre la peur, en vue de faire ce pour quoi on se sent fait, simplement. Battre à mort la peur de la peur, avec des paroles, des silences et des mots. Au cœur d’un espace intérieur peuplé de démons infantiles. Scott Fitzsgerald : « Quand les psychanalystes auront été oubliés, on lira Hemingway pour ses études sur la peur »…

En 1935, Ernest Hemingway est à nouveau gravement blessé, cette fois en achevant un requin. Sur le Yacht qu’il s’est payé en débarquant ses valises à Cuba : le « Pilar » (nom du sanctuaire de la Madone, à Saragosse), trente-huit pieds, en cèdre et chêne blanc…. De mauvaise augure ? De nouvelles déchirures planétaires s’annoncent, titanesques, épouvantables. Personne n’en sortira indemne. Le journaliste engagé reprend son carnet de notes. Sur la route, again. Une seconde guerre mondiale. D’autres combats, âpres. De nouvelles histoires. L’Histoire, douloureusement, en train de s’écrire. Chacun de ses contacts avec la politique donnera à Hem « l’impression de boire dans un crachoir » (E.H). A bon entendeur… Néanmoins, correspondance de guerre en Espagne. Collectes de fond. Superbe discours à Carnegie Hall, en faveur des républicains (« Le fascisme est un mensonge »). Entre deux horreurs, l’amour s’emmêle. 1937 : Première rencontre avec sa troisième épouse, Martha Gellhorm, sous les bombes, à Madrid : « Elle est belle. Elle a des jambes qui commencent aux épaules. » (E.H). Mieux qu’une promesse de victoire ! Tout un programme, même s’il n’est pas outre mesure, révolutionnaire. Le mariage avec Martha lui vaudra trois ans de réflexion. Le temps pour le couple, d’emménager dans une splendide propriété sur les hauteurs de La Havane (la fameuse « Finca Vigia »). Pendant ce temps, la déflagration mondiale bat son plein, engloutissant bien des rêves, tel un squale assoiffé de sang. Martha couvre avec ardeur la guerre sino-japonaise. Hem arme le Pilar pour lutter contre les sous-marins allemands, à grands renforts de rhum. Avant de se blesser en Normandie, et de s’en remettre chez la Mère Poulard (au Mont-Saint-Michel). Puis, héros discret de la libération de Paris, il investit la cave du Ritz, prélude à des soirées mémorables où les grands crus défilent. Paris a toujours été une fête. Le bonheur lui-même n’est-il pas une fête (Paris est une fête / A movible feast) ? La légende s’écrit. L’écriture d’une vie, à la recherche éperdue de quelque chose de plus vrai que les faits réels.

D’où la discipline à laquelle Hemingway s’astreint quotidiennement. Les armes à terre, dès l’aube, tous les matins ou presque (sauf en cas de « trous noirs »). Au travail, laborieusement, jour après jour, de lignes effacées en paragraphes raturés. Après une soirée plutôt festive avec Garcia Lorca, ou avec de parfaits inconnus. A moins que ce ne fut suite à una noche avec des stars hollywoodiennes, dans les cabarets de La Havane, de Madrid ou d’ailleurs... Une discipline de fer, dès l’orée du jour, six heures durant, même pour rester sec. On ne sait jamais si çà va venir. Une éthique et un choix de vie. Cruelles exigences et parcelles d’immortalité : « Ce qu’il faut c’est écrire une seule phrase vraie ! » (E.H)… D’où, après les six heures en question, un sas de décompression. Une lente immersion dans le monde réel, à l’aide de la lecture des journaux, pendant au moins une heure. Déconnexion. Reconnexion. De vérités grinçantes en inventions brillantes. En douceur… Avant un déjeuner léger et une bonne sieste. En silence.

Astreintes dont la liberté de la plume se nourrit. Travail de restitution des « détecteurs de vérité ». Travail de sublimation des perceptions et des observations sensibles. Mises en forme élaborée de l’irreprésentable. Narrations de ce qui échappe au narratif. Mise en abîme de ce qui s’évapore du récit. Entre l’imprégnation intense du moment et sa réécriture sensorielle. Un tissage de remémorations, corporelles, psychiques, langagières. Apprendre, encore et toujours, à l’écoute du monde, de soi, des autres. Une trace, un signe, une promesse. De la platitude assourdissante des conversations à une contemplation des petits riens qui en dit plus que tout : être à l’écoute. Toutes antennes dehors, griffes sorties, cicatrices exhibées, les tripes sur le bureau : « Hemingway était un paysan, grand et puissant, fort comme un buffle, et prêt à vivre la vie qu’il écrivait. Il ne l’aurait jamais écrite si son corps ne lui avait pas permis de la vivre » (James Joyce).

Sa vie d’écrivain, écrite à partir d’un corps puissant mais fragilisé, fort et stigmatisé, buriné, tatoué, parcheminé. Un corps jamais épargné, à l’écoute... Telles les pores de la peau du marin qui hume sa proie en haute mer. L’écrivain est ce sorcier halluciné des temps modernes, qui invite les chasseurs à se surpasser. A guetter l’instant précis, juste avant que le fauve ne franchisse les portes du toril. Une phrase sur le point de jaillir, tel le lion qui bondit sans prévenir. De l’observation à la détection de ce qui, dans le calme de la nuit, s’éclaire. Une métaphore sur le point d’émerger. Une tournure de style. Celui d’un chaman hors du temps, prêt à charger sur un mot, comme l’éléphant arme sa foulée. Entre le jaillissement et l’écroulement… Faire advenir quelque chose, plutôt que rien, jusqu’à la dernière minute. Entre l’estocade, et la descente du verre de cognac. De métaphores en métamorphoses. Une sourde révolte contre tout, en commençant par la mort : « L’écriture d’un roman ne doit-elle pas tuer le romancier ? » (E.H). De la dimension sacrificielle à l’origine des magies de l’art.

Une énergie créatrice intense, à travers les creux du récit, comme les hurlements du nouveau-né, renvoient au silence plombé qui suit les râles du moribond. L’enjeu d’une telle envie de vivre : « Faire ressentir aux gens quelque chose de plus que ce qu’ils comprennent » (E.H)… La manière forte, sans insistance. Une écriture plus vraie que la réalité même. Avec une concision, un art achevé des condensations et une sobriété impensable. En attendant patiemment la naissance d’un texte qui sonnerait « bien », comme un instrument de musique enfin accordé. Quitte à travailler la bête au corps, au plus près des émotions primaires, comme les nuances raffinées et les pensées élaborées. En laissant venir le monstre qui rôde en chacun. En résistant à ses regards, sans tomber dans le panneau. « L’essentiel pour un écrivain ? Avoir, de naissance, un détecteur de problèmes qui résiste aux chocs » (E.H))… Soutenir un regard qui vient de dedans. Tenir le coup, non sans que çà saigne un peu. Sinon on risquerait de s’ennuyer. Mais, sans mensonge inutile. Résister aux chocs ? Comme le sang gicle dans l’arène, sur le ring, à la chasse. Ou lorsque la balle du fusil explose la tête, cordon tranché d’une improbable venue au monde. Avec un sourire, sans un cri, loin d’être dupe : « Même si je ne crois pas à la psychanalyse, je passe un temps formidable à tuer des animaux et des poissons afin de ne pas me tuer moi-même. » (E.H). « Ne pas se tuer » ? A grand renfort de « daïquiris», breuvage merveilleux réellement inventé par Hemingway, au Floridita, à La Havane (où aujourd’hui encore on conserve religieusement sa chaise, avec interdiction de s’asseoir). De cocktails en mélanges, donc. Car « le temps, la plus petite chose dont nous disposions » (E.H), nous est compté.

D’où l’urgence de trouver à dire quelque chose, plutôt que rien. Une chose qui vaille la peine, même sans l’écrire complètement, en laissant le vrai sujet sous l’eau. Comme ce qui d’un iceberg, se dérobe au regard. Il s’agit pour Hem de joindre l’acte à la parole, en surfant sur les vagues esthétiques, mais en vue de plonger profond. Dans la nuit des fosses océaniques. Avec les lacunes, la parcimonie, une éthique de la rature, un travail extraordinaire des ponctuations et des « à la ligne ». Comme la plume appuie sur le papier, y imprimant les signes d’une poétique en gestation, de l’ivresse au désespoir.

Imaginons Hemingway à l’ouvrage, en sa Finca Vigia, tout au chantier de son écriture. A partir des rubans de sa machine à écrire. Là-bas, lieu mythique. En son temps, de tous temps. Au charbon, dont naît la lumière du diamant (Neruda). Un ventilateur branlant, au plafond. Entre un bar fourni et des trophées de chasse sur les murs. Une foule de chats ondulant parmi les livres éparses. Avec une économie de moyens volontaire, l’écrivain inventant au petit matin, ici comme partout, les œuvres d’une vie. En essayant d’encaisser les assauts du temps, avant de s’essayer, en retour, à vivre ce qu’il écrit. De l’incertitude à la nécessité, au quotidien. Entre l’enfer et le paradis, évidemment. De beuveries (« pour oublier tout ce qui est mauvais » (E.H)) en lendemains vaseux. Entre deux voyages, aussi. Avec les parties de pêche dantesques, la solitude de la notoriété (« L’adulation est très nocive si on lui est sensible. » (E.H)). De cette vie qui brûle par tous les bouts, avec les visites des amis, les orgies dans la piscine, et les billets d’avion pour la prochaine feria en Espagne… Une folie de l’intensité, du sentiment d’être, le temps que çà durera, vivant. Encore ! A l’image démultipliée de la corrida, « très morale » aux yeux de Hem, car il se « sent très bien tant qu’elle a lieu » et ressent « une impression de vie et de mort, de mortalité et d’immortalité (…), se sentant très triste, mais très bien, quand c’est fini.» (E.H)… Si triste, « mais », très bien.

De toutes façons, nul ne vit vraiment sa vie, sauf, peut-être, les matadors. On a beau essayer… On ne fait que se raconter des histoires. De petites histoires. Autant donc, y aller pour de bon ! Quitte à taire l’essentiel (la théorie des sept huitièmes de l’iceberg, chère à Hemingway). N’énoncer qu’un huitième des choses, mais, en vrai, pour de bon, sans tricher. Par le truchement d’une imagination à même de transfigurer l’univers sensible. Préfiguration, transfiguration, figuration… Enoncer sans renoncer. Au bout de la nuit, s’il le faut. Comme l’éclat aveuglant du soleil de midi. Sans mollir, ni reculer d’un pouce. En se moquant des critiques (« On fais toujours l’éloge de ce que tu écris pour ses pires travers » (E.H)). Seule importe la poésie de la prose : l’âme de sa vie d’écrivain. Telle l’union des pulsions primaires et du travail du rêve, des fantasmes fondamentaux et des processus sublimatoires. Aux croisements des mouvements contraires, de la barbarie ordinaire et des forces civilisatrices. Un même réservoir, inépuisable, de jaillissement littéraire et de fête des mots. Une traversée de la nuit, pour les amoureux, les rêveurs, les artistes, les noceurs : « J’avais déjà appris à ne jamais assécher le puits de mon inspiration, mais à m’arrêter d’écrire, alors qu’il y avait encore quelque chose au fond, pour laisser la source remplir le réservoir… pendant la nuit. » (E.H). Du crépuscule où le soleil rougeoie, à l’aube où blanchit un horizon que les moribonds ne verront plus. De la petite enfance, à la rencontre fidèle des réalités successives du monde. Une fécondité langagière unique, « à partir de ce que connaît l’écrivain, et qui doit former un récit plus vrai que ne le seraient les faits exacts. » (E.H).

Plus vrai que ne le « seraient » (au conditionnel) les faits exacts... Où l’on retrouve ce que l’on cherche à éviter, avec parfois de stupéfiants effets « boomerang ». Des répétitions qui font frémir… La partie d’échecs, du Septième sceau de Bergman : une évidence tragique, à la croisée des chemins. Ceux qui tentent de se libérer du destin nécessaire ? Une vie de solitaire, à tue-tête. « L’écrivain œuvre dans la solitude, et s’il est assez bon écrivain pour cela, il doit affronter chaque jour l’éternité, ou son absence.» (E.H) ! L’éternité ? Là où rien n’y ferait, ni la paresse ni le courage, tout finissant par se payer. L’éternité et, son absence. Jusqu’à l’absurde.

Comme en janvier 1954, lorsque les journaux du monde entier annoncent le décès d’Hemingway et de Mary Welsh (sa quatrième et dernière épouse, depuis 1946), dans un double accident d’avion, en Afrique. « Une annonce très prématurée ! », ironise « Papa », gravement brûlé, mais amusé sans le coeur de lire la horde de ses notices nécrologiques... Juste retour des choses ? Les suites de ce terrible accident l’empêcheront, neuf mois plus tard, d’aller chercher son prix Nobel, en Suède (une aubaine).

Une mauvaise santé chronique, certes, avec d’intenses angoisses hypocondriaques. Mais avec du répondant. D’où, quelques temps auparavant, une rencontre capitale, lors d’une partie de chasse. Un dernier sursaut ? Encore une fois, même si... Le fauve n’est pas encore achevé, même si la fin est proche. Nous sommes en 1948, l’année de ses 50 ans. Hem survit avec audace, pleinement, sans illusion, un coup de foudre. Le dernier, encore un peu, un au moins, tout plutôt que rien, avant l’ultime coup de fusil. A la guerre comme à la guerre ! A l’amour comme au rhum de la vie ! Du sang dont les belles histoires sont faites, comme l’écoulement inexorable du temps à vivre. La femme en question ? Adriana Ivancich , noble vénitienne : « une femme plus belle que les tableaux de maître » (E.H). Ce coup de foudre est son testament amoureux. La source d’un livre époustouflant. L’écriture incandescente, jusqu’au dernier souffle. Là où l’œuvre épouse l’existence. L’occasion d’un choc amoureux et d’une expérience esthétique, à Venise, de Venise. Une profondeur qui éclaire doublement son autre testament, celui-là littéraire : Le Vieil homme et la mer ... Comme s’enfuient déjà les amours naissant, Au-delà du fleuve, là où tout retourne en finissant, là où tout a commencé : « Je vais écrire un livre pour vous, Adriana, ce sera ma plus belle œuvre, l’histoire d’un vieil homme et la mer » (E.H)). Ultime bain maternel, en mer, au-delà de l’estuaire, vers le grand large… A l’horizon fuyant des eaux primordiales. Au-delà du fleuve et sous les arbre : un requiem érotique. Avec une lumière rare, teintée d’or et de noir : « Il ne pensait qu’à elle et à son corps contre lui, et à la façon dont vie et mort se touchent presque dans l’extase (…) La mort d’ailleurs, qui vient à la plupart des gens dans leur lit, comme l’envers de l’amour.» (E.H).

Eros et Thanatos, enlacés parmi les phrasés d’une œuvre destinée à la postérité. Le don de soi de l’écrivain, dédié aux générations futures. L’éternité, présence et absence. La mort, et, l’envers de l’amour, dans un lit ou sur un divan (analyste, comme écrivain, un autre « métier impossible » (Freud))… S’agit-il de rejouer sa vie, en aimant, à travers les miroirs flous de la mort ? Peut-être. En tentant de survivre. Afin de donner un sens à ce dur désir de durer qui nous prend souvent. En se réinventant à chaque nouvelle histoire. Par une complexe réécriture de l’histoire, dans tous les récits. Au sens où le mariage du poétique et de la prose vise un supplément d’âme auquel l’écrivain tient coûte que coûte.

Longtemps, Hem ne renoncera pas, s’arrimant au bastingage, avec rage. Porté par sa pulsion de vivre et de raconter des histoires plus vraies que la réalité : « C’est un merveilleux conteur, plein de passion. Chez n’importe qui d’autre, on appellerait çà du mensonge. C’est là qu’intervient le génie » (Martha Gellhorm, à son amie Eleanor Roosevelt)… Le temps encore, où le « génie » dépose sa cape aux genoux d’une étrange beauté…

Dès lors, l’homme en l’écrivain commence à baisser les bras. Petit à petit, blessure après blessure, succès après éloges, « trous noirs » après déceptions. Et les passions, de s’effriter. Une économie psychique en dérive… Avec les mensonges de plus en plus criants, et le style même qui sent le reflue, laissant apparaître l’arrête des rochers d’un silence de mort. Comme à marée basse...

Quand les cicatrices antiques se réveillent, les excès finissent par peser lourd. Ainsi, insensiblement, l’ambiance est de moins en moins à la fête. Vieillir ? Mourir ? S’éteindre à petits feux, à force de s’éloigner de ce qui importe vraiment, la liberté d’imaginer. L’Eros déclinant.

Le couple Hemingway quitte définitivement Cuba, en juillet 1960. Entre une cirrhose du foie avancée, et les chiffres de son hypertension artérielle notés obsessionnellement sur les murs de sa salle de bain, « Hem » s’enfonce dans une humeur noire. Elle ne le lâchera pas. Les cures de sommeil et les électrochocs n’y changeront rien : « pourquoi détruire mon esprit et anéantir ma mémoire, qui sont mon capital ? » (1960)... Malgré les appels à l’aide, les lettres presque mortes, les tentatives de suicides, les hospitalisations. L’aide du ciel ? Personne n’y croît plus. Certes.

A propos de son grand ami, le matador Luis Miguel Dominguin, sauvagement encorné dans l’arène (à Bilbao, l’année précédente), Hemingway se révolte une dernière fois. D’un ton prophétique, incantatoire, entre vie et mort : « Pourquoi diable faut-il que ceux qui aient du talent doivent mourir avant les autres ? » (E.H). Drames et injustices. Tragédies des existences. Mais de vie, et de mort, las.

De la jouissance des mystiques espagnols, de se sentir mourir. Avec la hantise absolue de la paralysie des âmes : « Et finalement, on termine dans une chambre et on n’en bouge plus » (E.H). La lucidité et le courage de celui qui refuse d’être mis à terre. Car « c’est une erreur de croire qu’on meure comme çà, sans s’en apercevoir » (E.H)… Une « erreur » compréhensible et bien pratique.

Se sentant mourir à petits feux, Hem, génie « mélancolique», se donne la mort, en face, sans trembler. Au matin ensoleillé, là où le désir d’en finir ne ment plus. Une occasion mise en scène d’en terminer avec l’insoutenable (et de rejoindre son père ?). Combattre jusqu’au dernier souffle le sentiment d’être, en fin de compte, abattu. Assumer, tout en surmontant les côtés sinistres et ternes, de toutes choses.

Le deux juillet 1961, Hemingway ne manque pas sa cible. Son fusil ne le trahit pas. Entrée pathétique dans la légende, en plein été. Tel que l’éternité le change, ayant rêvé toute sa vie, page après page, à une poésie en prose. Le rêve fou mais bien réel d’une écriture telle, qu’elle ne puisse jamais, « en rien, devenir mauvaise avec le temps » (E.H).

Le jour de son enterrement, Mary et ses trois fils demandent au pasteur de lire l’exergue du Soleil se lève aussi : « Une génération passe, une génération vient et la terre subsiste toujours » (Ecclésiaste, I,4)… Toujours ? En tous cas, tant que les livres vivront.

Une histoire où le mot fin n’apparaîtrait pas ? Ni dans le désert, ni en pleine mer. D’écritures en lectures. De lectures en écritures. Un mouvement en mouvement : « Tout passe, tout lasse, les nations, les individus qui les composent, autant en emporte le vent. Il ne reste que la beauté, transmise par les artistes.» (E.H). Merci.

 

Christophe PARADAS, Septembre 2007.

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